
Enrichissement
Une critique de la marchandise
Description
Cet ouvrage propose une enquête économique et sociologique sur la singulière mutation du capitalisme dans les pays occidentaux. Structurée depuis le XIXe siècle autour de la marchandise industrielle, la création de richesse s’est progressivement déplacée à partir des années 1970 vers de nouveaux types de marchandises.
L’accent est moins mis sur la production d’objets nouveaux que sur la valorisation, la patrimonialisation et l’enrichissement du déjà existant, manifestes dans les domaines des arts et de la culture devenus de puissants atouts pour générer du profit.
Sommaire
01Introduction
L’ouvrage s’ouvre sur une analyse économique qui détaille le changement progressif de la structure capitaliste des pays d’Europe de l’Ouest et de la France en particulier.
Ce changement s’appuie sur une redistribution des cartes économiques à l’échelle mondiale. Le berceau de la révolution industrielle, à partir du dernier quart du XXe siècle, s’est désindustrialisé, au profit de nouveaux centres de production, généralement situés dans les pays dits « en développement ». Ce qui ne signifie pas, contrairement à de fréquentes prédictions, la disparition de l’industrie et l’émergence d’une société post-industrielle, car « les sociétés européennes font un usage plus élevé que jamais de produits d’origine industrielle » qui sont « fabriqués ailleurs » (p. 23).

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02L’omniprésence des choses enrichies
L’enquête de Boltanski et Esquerre bute sur une première difficulté car « les cadres sémantiques, juridiques et statistiques sur lesquels repose la description du monde économique et social ont été forgés pour donner aux administrations une prise sur une économie principalement industrielle » (p. 28).
Autrement dit, pour documenter l’« omniprésence des choses enrichies », il faut se tourner vers des indices aux marges de ces cadres institués, comme la visibilité grandissante donnée à des objets de haut standing, qui se vendent cher. Ces objets (montres de luxe, grands crus classés, bijoux, œuvres d’art, meubles design) se montrent dans des espaces qui dépassent les seules sphères où se concentrent les quelques individus qui peuvent se les offrir.
On les retrouve dans la presse, en particulier dans des suppléments où les publicités et les articles font exister, selon des modalités différentes mais complémentaires, non seulement ces objets mais aussi l’univers qui les entoure. Univers constitué de lieux emblématiques et patrimoniaux, de savoirs présentés comme ancestraux, de créateurs, de designers et d’artistes dont les figures concourent à la valorisation recherchée.

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03La dynamique de valorisation
La dynamique matérielle et immatérielle de l’enrichissement bénéficie de l’importante augmentation du nombre de riches et de l’accroissement des inégalités. Ce fossé qui se creuse renforce la logique de l’enrichissement qui marque une rupture avec la croissance de l’après-guerre.
On est passé d’une logique dite de démocratisation, d’une « production nationale en série de biens standard dont la distribution, orientée surtout d’abord vers la bourgeoisie, s’était ensuite étendue aux classes moyennes et, pour certains biens, tels que les équipements ménagers et les véhicules, aux classes populaires », à « la dualisation de la consommation avec l’opposition croissante entre, d’un côté, une consommation de masse de produits standard, commercialisés par les entreprises de grande distribution à destination des acheteurs les moins fortunés et, de l’autre, une consommation de produits qui se définissent précisément dans leur écart par rapport aux objets standard, et qui sont destinés à satisfaire les manques d’acheteurs plus fortunés » (pp. 64-65).

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04Le processus de marchandisation
Pour comprendre ce processus de valorisation, Boltanski et Esquerre privilégient la notion de commerce à celle de marché.
Là où le marché a « pour principale fonction d’articuler des offres et des demandes », le commerce suppose des compétences, des structures, qui permettent aux acteurs de « se repérer dans cet univers très composite où figurent des choses diverses mais toutes susceptibles d’être achetées et vendues » (p. 109). Il y a donc d’un côté la marchandise définie comme « toute chose qui change de mains en étant associée à un prix » (Id.) et de l’autre des structures, plus ou moins partagées par les acteurs sociaux, qui permettent la transaction.
Plusieurs facteurs entrent alors en jeu dans ce commerce : le changement de mains, la détermination commune des objets, le prix. Le changement de mains est un événement qui situe toujours le commerce dans des circonstances matérielles particulières liées au lieu d’achat, à la chose achetée. C’est aussi une épreuve qui se fait dans un cadre contractuel généralement contraignant, par exemple celui du commerce de proximité. Là se noue une relation inégale entre l’offreur et l’acheteur, notamment sur la confiance relative qui existe entre les deux à propos de la qualité du produit. Le commerce est donc marqué par un certain niveau d’incertitude que les institutions vont tenter de réduire en encadrant les transactions.

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05L’enrichissement et ses formes
La compréhension du processus d’enrichissement passe par l’exploration des « formes de mise en valeur » (p.153) qui en sont le moteur. La forme permet « de lier les choses et les perspectives sous lesquelles elles doivent être envisagées pour être correctement appréciées » (p.154). C’est la rencontre entre des éléments qui relèvent de la convention, de la norme d’usage et donc d’un certain arbitraire avec des facteurs que l’on peut objectivement associer à la chose considérée.

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06La forme standard et la forme collection
Dans l’ordre de la marchandise, l’ouvrage recense le développement de quatre formes différentes d’enrichissement. La forme standard est la forme originelle sur laquelle le capitalisme s’est développé. C’est une innovation du XIXe siècle qui permet la production à grande échelle, à partir d’un prototype, de très grandes séries de produits identiques. La valeur de l’objet standardisé s’appuie sur son usage et sa durabilité, généralement décroissante dans le temps.
Mais la standardisation industrielle croissante et le déploiement, tout au long du XXe siècle, du capitalisme qui lui est associé ont transformé la société dans son ensemble, de l’accès généralisé aux biens de consommation jusqu’aux conditions de travail dans les usines et à « l’uniformisation des manières d’être » (p. 221). La valorisation de la forme standard s’appuie sur un jeu complexe d’identification/différenciation qui a évolué dans le temps. La publicité doit à la fois rattacher la marchandise à une classe d’objets existante que le consommateur connaît et mettre en avant le caractère unique, exceptionnel et différent de ce produit en particulier, par rapport à la concurrence abondante.

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07La forme tendance et la forme « actif »
Troisièmement, la forme tendance « repose sur l’exploitation marchande des hiérarchies sociales » (p.328). Ce qui est valorisé ici, ce n’est plus l’usage de la forme standard, ni la totalisation de la collection, mais l’association d’un produit à une personne ou un groupe de personnes qui bénéficient d’un avantage social : l’âge, la richesse, la beauté. Elle s’appuie sur des signes qui évoluent dans le temps. La tendance est évolutive et peut procéder par retournement.
Là encore, le passé est une source d’enrichissement. C’est la mise en récit du passé, sa réinterprétation circonstancielle qui transforme un objet « contre-tendance » (p.341) en un objet tendance, par exemple vintage. La forme tendance a une dimension tautologique : « Est tendance un acteur qui est porteur des signes de la tendance, mais, en même temps, sont tendance les signes portés par les acteurs tendance, ou par les acteurs dont dépend la tendance » (p. 330).

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08Critiquer l’enrichissement, critiquer le capitalisme
L’analyse de Boltanski et Esquerre est celle d’un changement de fond de la nature du capitalisme dans les sociétés qui l’ont vu naître. Ce glissement structurel appelle symétriquement un changement des perspectives critiques, encore largement influencées par le marxisme, qui s’est développé au moment de la toute-puissance de la forme standard.
En premier lieu, les auteurs proposent de reconsidérer la place de l’État. Souvent tenu pour la victime impuissante de la toute-puissance grandissante des firmes internationales au cœur de l’économie de l’enrichissement, l’État est en réalité un acteur central de ce tournant capitaliste. Tournant qui s’est fait à la jonction des intérêts des acteurs privés et publics, ces derniers étant soucieux « d’occuper les plus diplômés et de contenir une main-d’œuvre au chômage » (p. 488).

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09Conclusion
En documentant très précisément la mutation progressive du capitalisme en « capitalisme intégral » (p. 26), Boltanski et Esquerre éclairent d’un jour nouveau le statut même de la marchandise. Elle n’est plus synonyme uniquement d’objet industriel. C’est un avatar anthropologique dont la plasticité lui a permis de s’adapter à de nouvelles formes d’enrichissement qui dépassent la mise sur le marché de produits à valeur d’usage, fabriqués à très grande échelle. La tendance, la collection renouvellent l’organisation des objets marchands les uns par rapport aux autres.

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10Zone critique
L’économiste Thibault Le Texier a émis des réserves quant à la classification des formes d’enrichissement. On peut ainsi récuser la distinction nette opérée entre objets standards destinés à l’usage et objets enrichis. Car un objet peut voir sa valeur enrichie par une mise en valeur de son histoire, sans perdre de sa valeur d’usage.
En centrant leur analyse sur la marchandise plutôt que sur les acteurs, les auteurs perdraient de vue la multiplicité des comportements qui fait varier le statut de la marchandise. Le Texier leur reproche une approche sociologique où les acteurs sont « flous », une analyse aveugle aux « différentes manières d’acheter selon les échelles de revenu, l’âge, le sexe, les niveaux d’éducation, les nationalités ».

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11Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Enrichissement. Une critique de la marchandise, Paris, Gallimard, coll. « NRF Essais », 2017.
Du même auteur – Jean Baudrillard, Le Système des objets. Essai, Paris, Gallimard, 2016. – Luc Boltanskiet Ève Chiapello, Le Nouvel Esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 2011.

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