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Couverture de 'Empathie et manipulations'

Empathie et ma­ni­pu­la­tions

Serge Tisseron

Les pièges de la compassion

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Description

Dans cet essai, le psychanalyste Serge Tisseron nous met en garde contre les dérives et les manipulations qui menacent l'empathie, cette capacité à se mettre à la place d'autrui et à ressentir ce qu'il éprouve. Tisseron montre que l'empathie, souvent perçue comme une vertu altruiste, peut en réalité être exploitée à des fins malhonnêtes. Il décrit comment certains acteurs, qu'il s'agisse d'extrémistes, d'entreprises ou de systèmes économiques, détournent notre compassion naturelle à leur profit, au détriment des véritables enjeux éthiques.

L'auteur souligne ainsi les pièges de l'empathie, qui peut devenir un terrain miné où se jouent des luttes idéologiques. Il invite le lecteur à la prudence et à la réflexivité, afin de ne pas se laisser manipuler par de fausses promesses de compassion.

Sommaire

01

In­tro­duc­tion

Qu’est-ce vraiment l’empathie ? Elle se définit par plusieurs composantes : une composante affective (avoir la capacité de ressentir les émotions des autres) ; une composante intellectuelle (comprendre que les autres ont des expériences et des visions du monde différentes des nôtres). « Enfin, ces deux composantes se conjuguent dans la capacité de se mettre émotionnellement à la place de l’autre, et donc d’être affecté par la souffrance qu’on lui imagine. Il s’agit d’un processus qui combine la participation émotionnelle et la prise de recul cognitif » (p.13).

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02

Empathie fragilisée

Certaines situations fragilisent l’empathie : la maltraitance, l’insécurité, le sentiment d’inégalité et d’injustice, entraînant un manque de confiance en soi, ainsi qu’un manque de sécurité. Tout ceci apporte encore plus de distance entre soi et les autres. Pour l’autre, ce manque d’empathie découle de quatre situations :

– La privation d’interaction empathique avec un visage humain pendant la petite enfance. Il a été prouvé que l’échange et l’interaction avec la maman et autres personnes étaient primordiaux pour le développement d’un bébé et d’un enfant : « le contact visuel est une condition nécessaire à l’empathie humaine et aux échanges sociaux appropriés, car il permet de traiter les informations sensorielles socialement pertinentes et de comprendre les états internes des partenaires » (p.23). De plus, il est important de noter que laisser les enfants, de façon précoce et exagérée, devant la télévision ne joue pas en faveur de l’empathie, du fait de l’absence d’interaction ;

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03

Les rôles imposés qui empêchent l’empathie

L’auteur explique qu’il existe également dans notre société une propension à attribuer des rôles sociaux aux individus : certains seraient faits pour diriger le monde, tandis que d’autres pour obéir (les personnes fragilisées par l’absence de prise en compte endosseront ce rôle d’obéissance).

La société enferme les gens dans des cases (métier, parents, enfants…), mais « hélas, en nous confinant dans une identité figée, nous renonçons bien souvent à toute empathie pour les autres et pour nous-mêmes. Nous maltraitons les autres et nous nous maltraitons en pensant que notre fonction l’exige » (p.38). Il s’agit donc, pour redécouvrir l’empathie, de renoncer au rôle prescrit, de sortir de son propre rôle pour endosser le rôle d’autrui, et ainsi de prendre conscience de ces fonctions et rôles imposés.

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04

Empathie aux prises avec des stratégies sans visage

Serge Tisseron évoque le fait que de nombreuses stratégies nous poussent, sans que nous nous en rendions compte, à renoncer à notre empathie. Alors se mettent en place ce que l’auteur nomme les petits arrangements avec l’empathie : il est possible de détourner le regard c’est-à-dire faire comme si de rien n’était ; de jouer empathie contre empathie avec le fameux « comprends-moi » ; l’empathie empêchée par la solidarité de groupe (se conformer aux autres pour ne pas se marginaliser) ; l’empathie que l’on reconnaît mais que l’on ne choisit pas (oui je comprends mais je me choisis d’abord) ; la crainte d’être accusé de manque d’empathie et donc accuser l’autre de ne pas en avoir ; le refus de toute empathie ; rester humain dans une situation qui ne l’est pas.

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05

Empathie manipulée par la res­sem­blance

Pour l’auteur, l’empathie peut avoir lieu en miroir de soi, c’est-à-dire qu’« on se soucie d’autrui parce qu’on s’imagine à sa place » (p.79). Par exemple, des personnes vont plus facilement donner une pièce au mendiant qui lui ressemble le plus (celui qui a perdu son emploi par exemple), comme s’il fallait donner à quelqu’un de méritant.

Cette empathie pour ceux qui nous ressemblent vient de notre cerveau archaïque et a été prouvée par diverses études. Des expériences ont même montré que cette ressemblance pouvait annuler le sens moral : aller vers quelqu’un qui nous ressemble même si ses actes ne sont pas corrects. Il arrive quelquefois que l’empathie se réduise à soi. L’auteur compare la sympathie et l’empathie : « la sympathie consiste dans une projection d’une partie de soi sur autrui, mais sans pour autant nous rendre sensibles à ce qu’il éprouve » (p.99). Dans la sympathie, il y a une projection, une confusion entre soi et l’autre, alors que, dans l’empathie, on dépasse son soi.

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06

Empathie pour les objets

Serge Tisseron évoque le détournement et la manipulation de l’empathie qu’opèrent les industriels à travers les objets. Naturellement, l’homme a une empathie pour les objets qui l’entourent. Certains objets sont des souvenirs qui nous relient au passé et aux proches. Mais derrière tout cela, se cache aussi une industrialisation des objets par le biais de la fabrication en série, et concomitamment, l’importance de la publicité qui fait de ces objets des substituts de nos rêves : « la publicité crée une confusion entre la réalité de l’objet et son désir, autrement dit entre les services assurés par son usage et les rêveries dont nous sommes invités à l’entourer » (p.111).

Selon le psychiatre, il y a cinq façons d’empathiser des objets industriels : simuler des traces d’usure sur des objets neufs ; programmer des irrégularités pour simuler l’intervention de la main humaine ; adapter les objets aux gestes ; proposer des options de fabrication sur mesure pour donner l’impression d’un objet unique ; développer des produits qui évoquent des formes humaines. L’auteur s’arrête un instant sur ces objets qui nous ressemblent : « les designers ont intégré les caractéristiques morphologiques du corps humain dans le dessin de la plupart d’entre eux. Le premier modèle de Twingo a même été conçu explicitement pour avoir une bonne tête » (p.115). Dans l’automobile surtout, où le processus a bien fonctionné et a toujours été pensé à l’image de l’homme, on peut indifféremment inverser les métaphores : on dira d’une belle fille qu’elle a un beau châssis, lors d’un accident, on dira « on m’est rentré dedans » alors que c’est dans la voiture qu’on est rentré…

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07

Quiproquos com­pas­sion­nels et construc­tion de l’empathie

Faire preuve d’empathie, d’accord, mais après ? « Il faut encore une autre chose : que nous soyons capables de courage. Nous devons affronter la crainte de nous montrer différents, et de ne plus être aimés » (p.144) ! L’auteur pointe du doigt l’éducation morale, car « un cerveau qui n’a pas été entraîné dans la préadolescence à prendre en compte l’existence de points de vue différents sur le monde peine ensuite à adopter une posture relativiste » (p.146). Dans les cas extrêmes, cela pousse plus facilement ces jeunes vers des mouvements sectaires et radicaux. Il va sans dire que d’être confrontés à des personnes différentes de nous nous permet de comprendre des états différents des nôtres.

L’école a un rôle à jouer dans ce développement de l’empathie, d’ailleurs inscrite dans les programmes de l’Éducation nationale depuis 2015. Des études en neurologie ont montré que la lecture d’œuvres de fiction a les mêmes effets sur le cerveau que des expériences réelles : qu’il s’agisse d’actes ou d’émotions. Mais attention qu’il soit question de livres, de films ou de jeux vidéo, ils « peuvent mettre en forme la sociabilité dans le sens d’un mieux-vivre-ensemble, mais tout autant banaliser le mépris et la haine et faire courir le risque de les éprouver sans honte ni culpabilité dans la vie réelle » (p.151).

Certains jeux (comme le Jeu des mousquetaires ou le jeu théâtral) permettent une prise de recul sur la différence des autres car cela oblige à prendre la posture de quelqu’un d’autre et donc de comprendre ce qu’il peut ressentir. L’auteur a d’ailleurs inventé le Jeu des trois figures pour développer toutes les composantes de l’empathie (affective, cognitive, mature…) Un autre pan de l’éducation a un grand rôle à jouer : celle de l’éducation artistique et culturelle. L’art permet de développer l’empathie émotionnelle. Découvrir différentes facettes du monde sous l’œil d’artistes à la sensibilité différentes. Contempler une œuvre, exprimer ses ressentis, puis échanger avec les autres dessus. L’auteur invite les professeurs à s’engager dans des pédagogies de projet (cf le film Les Héritiers de Marie-Castille Mention-Schaar), une pédagogie qui permettrait de comprendre les préoccupations et les émotions des autres. C’est la base pour le développement du sens moral surtout au sein d’une société multiculturelle qui traverse une crise.

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08

Conclusion

Quel sentiment noble que celui de l’empathie ! Serge Tisseron montre à travers de nombreux exemples ce qu’est l’empathie mais également comment elle est détournée parfois à mauvais escient.

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09

Zone critique

C’est un livre intéressant criant de vérité et même s’il semble pessimiste, il est tout de même porteur d’espoir. Malheureusement, il semble bien difficile de pouvoir réellement, en dehors de ces pages, apporter un changement concret.

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10

Pour aller plus loin

Ouvrage recensé – Serge Tisseron, Empathie et manipulations, les pièges de la compassion, Paris, Albin Michel, 2017.

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