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Couverture de 'Ecrasez linfame'

« Écrasez l’infâme ! »

Bertrand Binoche

Comment la philosophie des Lumières peut-elle être à la fois autant institutionnalisées et si mal connues ?

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Description

Dans cet ouvrage, Bertrand Binoche met au jour un immense paradoxe de la culture française : comment les Lumières peuvent-elles être à la fois autant institutionnalisées et si mal connues ? Comment expliquer que ce courant philosophique trône au panthéon et, qu’en même temps, on relègue son contenu à une forme d’oubli ?

De ces questions émergent une réponse : la « philosophie des Lumières » est fondamentalement plurielle, et de cette diversité surgit une nouvelle forme d’activité philosophique, encline à combattre les préjugés.

Sommaire

01

In­tro­duc­tion

Qui n’a jamais entendu parler des « Lumières » du XVIIIe siècle ? Voltaire, Diderot, Montesquieu ou encore Rousseau font partie intégrante de notre histoire nationale. Pourtant, ces auteurs incontournables sont entrés au panthéon sans que l’on sache précisément ce qui les relie. « Écrasez l’infâme ! » tente donc de répondre à une énigme : « Par quel surprenant paradoxe se fait-il qu’en France, les philosophent évoquent si volontiers l’héritage des Lumières et qu’ils l’étudient si peu ? Comment [...] peuvent-elles être si bien connues des philosophes qu’ils jugent préférable de les ignorer ? » (p. 11).

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02

« Les Lumières » : doctrine ou coalition ?

« La philosophie des Lumières » fait partie de la plupart des programmes scolaires. Pourtant, cet intitulé est un anachronisme. Au XVIIIe siècle, le terme recouvre la pratique philosophique en générale et ne caractérise aucun courant particulier. De fait, « [cet] anachronisme est redoutable car il suggère l’existence d’un ensemble doctrinal qui caractériserait en propre "les Lumières" » (p. 17). Mais selon l’auteur, cet ensemble est introuvable : il n’y a pas d’articulation cohérente entre ces différentes thèses – tout au plus observe-t-on une « conjoncture argumentative tout à fait particulière ». Autrement dit, il n’existe pas à cette époque de théorie uniforme qui parviendrait à réunir différents penseurs, mais une volonté générale, et plurielle, de développer la pratique philosophique.

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03

Combattre les préjugés

« Écrasez l’infâme ! » : toute la spécificité des Lumières françaises s’exprime dans la violence de l’expression voltairienne. Leur activité philosophique tout entière se caractérise par une posture guerrière à l’encontre des préjugés.

« La philosophie des Lumières est "polémique" de part en part, pour autant qu’elle se définit prioritairement par rapport à un ennemi sur lequel elle doit remporter la victoire » (p. 22). Dans ce contexte, philosopher revêt une fonction subversive : en cherchant à abattre les préjugés, le « vrai » philosophe se fait nécessairement des ennemis.

Mais exercer ainsi la critique, ce n’est pas seulement combattre des opinions erronées. Désigner le préjugé comme adversaire, c’est plus généralement remettre en question toute forme d’autorité. Et par ce processus, la critique permet de penser par soi-même.

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04

Les Lumières en débats

Bertrand Binoche nous plonge au cœur des débats philosophiques qui ont animé le XVIIIe siècle. À travers les thématiques de la « superstition », de la « providence » et de l’« esclavage », l’historien expose différentes thèses, toutes reliées néanmoins par une même problématique. En cherchant les termes d’une réflexion « utile », qui s’éloignerait des concepts abstraits du XVIIe siècle, ces auteurs s’interrogent, presque anthropologiquement, sur ce qui compose la société. La lutte contre le préjugé est le point de départ d’une réflexion qui, telle une spirale, ne cesse de se développer.

La superstition est-elle à l’origine des préjugés ou alors est-ce le contraire ? La société produit-elle des superstitions ou bien commence-t-elle avec les superstitions ? Peut-on construire une vie sociale sans religion ? Cette période voit la profusion, au pluriel, de théories universelles, cherchant à identifier les lois naturelles auxquelles nous sommes soumis. À l’instar de Zadig ou la destinée (1747) de Voltaire, les œuvres des Lumières introduisent l’idée d’un « ordre immuable de l’Univers », sans but final et sans Dieu. Les philosophes du XVIIIe siècle tentent, de multiples manières, de « réécrire l’histoire philosophiquement, c’est-à-dire sans préjugés, en la purifiant de toute superstition » (pp. 149-150).

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05

Un « usage modéré de la raison »

La radicalité intellectuelle des Lumières ne peut être pourtant assimilée à une « philosophie révolutionnaire » qui pousserait la critique jusqu’à son paroxysme. « À force de combattre le préjugé, on en vient à pulvériser toute certitude [...]. Emportée par son élan, la critique ne peut plus s’arrêter et cela n’est pas sans inconvénient » (p. 44). En effet, peut-il y avoir une vie sociale sans loi commune ? Il faut alors admettre l’existence d’institutions et de préjugés utiles à la vie en société. Aussi, la critique doit « séparer le grain de l’ivraie » ; c’est-à-dire reconnaître, raisonnablement, ce qui a vocation à fonctionner.

Le philosophe se doit donc d’identifier certaines « vérités morales élémentaires ». Ainsi, concernant la religion, la notion de « frein naturel » fut régulièrement employée au XVIIIe siècle : si les Lumières perçoivent négativement la superstition religieuse, ils reconnaissent néanmoins son utilité lorsqu’il s’agit de réguler les passions humaines. Il faut alors admettre que « l’esprit philosophique [peut] se propager par d’autres voies que l’argument » (p. 93). Dans cette perspective, comment ne pas reconnaître le pouvoir qu’exerce la morale sur nos comportements ? Pour les Lumières, ce type de « religion civile » est donc nécessaire au genre humain.

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06

Cet héritage que l’on ne saurait voir

La cohérence des Lumières repose sur leur refus de toute « fixation dogmatique ». Dans cet essai, Bertrand Binoche montre un ensemble varié de « pratiques théoriques » et de modes d’argumentation qui cherchent systématiquement à dépasser les préjugés. Mais alors, comment expliquer que l’époque contemporaine relaie ces Lumières à une sorte d’oubli ? Pour l’auteur, il est aujourd’hui nécessaire de « nommer ce qui, dans notre présent, plonge ce passé dans une pénombre » (p. 204). « Écrasez l’infâme ! » cherche à comprendre le rapport ambigu que nous entretenons avec ce moment de la philosophie.

Pour l’historien, plusieurs raisons expliquent cette marginalisation. La première concerne la place que nous accordons aux Lumières dans le processus révolutionnaire. Leur philosophie apparait comme une doctrine criminelle qu’il a fallu contenir afin de « terminer la Révolution ». De plus, les Lumières se caractérisent par la découverte de dispositifs narratifs qui tentent de sortir le lecteur de sa passivité. Cette recherche, par nature interdisciplinaire, s’accommode difficilement avec les cloisonnements disciplinaires actuels. On tend ainsi à enfermer ces auteurs soit dans le champ exclusif de l’analyse littéraire, soit dans celui de la philosophie.

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07

Conclusion

Dans cet ouvrage, Bertrand Binoche démontre que « la philosophie des Lumières » n’existe pas. Au contraire, il dévoile la grande diversité d’opinions qui caractérise les philosophes français du XVIIIe siècle. Cette effervescence intellectuelle trouve néanmoins sa cohérence : combattre, par tous les moyens, le préjugé. La radicalité des philosophes du XVIIIe siècle réside moins dans leurs partis pris que dans les interrogations multiples qui les sous-tendaient.

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08

Zone critique

Les philosophes des Lumières sont devenus la cible de nombreuses critiques. Certains y voient le pendant d’une philosophie bourgeoise quand d’autres essayent de faire le tri entre auteurs radicaux et modérés. De façon plus générale, à travers des relectures simplistes, on impute à ce courant les vices de notre propre modernité. Sur un mode souvent très réactionnaire, qui appelle au retour de la tradition, on reproche à ces auteurs leur croyance dans le progrès universel. Similairement, à l’autre bout de l’échiquier politique, la critique décoloniale fait des Lumières la figure de proue d’un impérialisme occidental.

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09

Pour aller plus loin

Ouvrage recensé – « Écrasez l’infâme ! » Philosopher à l’âge des Lumière, Paris, La Fabrique, 2018.

Ouvrages du même auteur – La raison sans l'Histoire : Échantillons pour une histoire comparée des philosophies de l'Histoire, Paris, PUF, coll. « Pratiques théoriques », 2015. – Nommer l’histoire. Parcours philosophiques, Paris, Éditions de l’EHESS, coll. « En temps & lieux », 2018.

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