
Économie utile pour des temps difficiles
Des idées économiques pour des défis contemporains
Description
Les sujets sont nombreux qui peuvent nous faire craindre pour l’avenir : montée des populismes, recrudescence des tensions internationales, hausses des inégalités, dérèglement climatique… Les enjeux paraissent colossaux. Pour y faire face, il est urgent de réintroduire de la rationalité dans les débats afin de ne pas se laisser guider par la peur et les préjugés.
À cet égard, les économistes ont un rôle à jouer et une responsabilité à assumer. Sans se faire les chantres de certaines idéologies ni les experts en toutes choses, ils peuvent et doivent apporter leurs connaissances scientifiques pour contrecarrer les discours spécieux qui prospèrent. C’est toute l’ambition de ce livre, tout à la fois pédagogique, engagé et documenté.
Sommaire
01Introduction
Il est crucial que les économistes prennent toute leur part au débat public. La science qu’ils pratiquent, parce qu’elle se trouve au fondement de l’organisation sociale, a beaucoup à dire sur nombre des événements qui intéressent la politique. Mais l’économie n’est pas une doctrine et doit rester une science avant tout.
Il en va donc de leur responsabilité de réintroduire de la rationalité dans le débat public. Mais ceux qui, de plateaux de télévision en tribunes de presse, s’autoproclament économistes ne sont pas tous des scientifiques attachés aux méthodes rigoureuses.
Ainsi des experts se plaisent-ils à plaquer des idées préconçues sur des réalités complexes. Immanquablement, ils échouent à convaincre, d’abord et surtout parce qu’ils assènent des prétendues vérités sur un ton péremptoire, sans reconnaître que l’économie recèle toujours une part d’incertitude propre à toute science humaine. Ce faisant, ils contribuent à jeter le discrédit sur cette profession, qui n’inspire malheureusement guère plus confiance que les responsables politiques ou les présentateurs météo…

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02L’immigration constitue l’exemple-type d’un débat traité de façon irrationnelle
À partir de l’été 2015, l’Union européenne a été confrontée à une vague migratoire sans précédent. Les discours populistes qui présentent systématiquement l’immigration comme une menace, notamment au plan économique, ont alors ressurgi et influencé le jeu politique.
Le raisonnement développé est toujours le même : avec l’afflux massif d’immigrés, la demande de travail augmente nettement par rapport à l’offre, ce qui fait baisser le prix d’équilibre sur le marché, c’est-à-dire les salaires ; d’où l’impact négatif pour les habitants du pays d’accueil. Et ce discours fait le terreau des populismes.
Pourtant, on n’a pas constaté d’effet significatif sur les salaires à la suite de cette vague migratoire. Cela illustre bien comment un raisonnement économique théorique peut ne pas trouver à s’appliquer dans la réalité. Cela révèle également un problème « d’identification », en ceci qu’il s’avère très difficile à la fois de mesurer précisément comment l’immigration affecte les salaires et de distinguer ce qui relève d’autres facteurs. En tout état de cause, l’évolution du marché du travail ne répond pas rigoureusement des lois du marché, et la réalité se révèle plus complexe que les modèles théoriques.

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03Ce manque de rationalité s’explique notamment par des biais de représentation
L’immigration et l’intégration sont deux sujets emblématiques du danger que représentent les croyances motivées : nous tendons à donner à nos préoccupations et à nos craintes l’apparence de la rationalité afin de les justifier à nos propres yeux. Pourtant, ces édifices de la pensée résistent rarement à un exercice de critique objective. Nous préférons rester dans notre zone de confort intellectuel.
D’où les comportements « homophiles » : les individus tendent à se lier avec des individus appartenant aux mêmes groupes. Ce phénomène crée des chambres d’échos, où chacun entend chez l’autre le discours qui justifie ses propres croyances et fortifie ses convictions, alors même qu’elles peuvent s’avérer parfaitement infondées.
Ces chambres d’échos contribuent à la polarisation des débats publics, concentrés sur quelques communautés relativement homogènes en termes de croyances. Cette polarisation se trouve en outre exacerbée par les réseaux sociaux et l’action des algorithmes. Ces phénomènes ne se cantonnent pas à des débats virtuels mais influencent in fine la réalité. Ainsi des discriminations statistiques, par lesquelles on tend à attribuer un phénomène répandu à une minorité discriminée. Ainsi, aux États-Unis, les mesures de discrimination positive ont parfois contribué à renforcer les stéréotypes contre les minorités, au point de constater des phénomènes d’auto-discrimination, où les membres d’une communauté appliquent contre eux-mêmes certains préjugés.

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04L’innovation technologique fait aussi naître des craintes parfois infondées
Le développement des technologies peut s’avérer anxiogène. Cela vaut également pour les menaces qu’il fait planer sur les emplois, et tout particulièrement sur ceux peu qualifiés. Pourtant, il est très difficile de déterminer avec certitude si la révolution numérique détruira finalement plus d’emplois qu’elle n’en créera. Ces craintes n’ont rien de nouveau. Déjà au commencement de la révolution industrielle, en Angleterre, les « luddites » se mobilisèrent contre les innovations technologiques en détruisant les machines qu’ils percevaient comme des menaces contre leur propre emploi.
Mais hier comme aujourd’hui, les inquiétudes émergent face à un même risque social : qui payera pour les licenciements induits par l’introduction de nouvelles machines améliorant la productivité des entreprises ? C’est à cette question que la « taxe robot » entend répondre. En effet, l’introduction de nouvelles machines améliore globalement la productivité et peut ainsi conduire une entreprise à réduire ses effectifs pour améliorer ses marges. Mais ces gains de productivité ne s’avèrent pas toujours nécessaires, surtout si l’on prend en compte le coût des licenciements. En taxant les robots, on décourage les investissements qui n’apportent que des gains limités de productivité en les rendant non rentables.

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05Le commerce international ne parvient pas à résorber les inégalités
Alors que le constat d’inégalités croissantes a été abondamment étayé au cours des dernières années, c’est l’un des crédos le plus fermement ancrés chez les économistes qui s’en trouve ébranlé. Il est désormais reconnu que la liberté de commercer ne contribue pas nécessairement à réduire les inégalités de richesse.
Cette certitude, qui était jusque récemment assez largement répandue chez la plupart des économistes, trouve son fondement dans la théorie des avantages comparatifs développée au XIXe siècle par l’économiste David Ricardo : il est dans l’intérêt de tous les pays que chacun fasse ce qu’il fait relativement le mieux et se spécialise dans une activité donnée.
Mais la spécialisation selon les avantages comparatifs s’effectue-t-elle vraiment au bénéfice de tous ? En 1941, Paul Samuelson montre qu’elle profite principalement aux travailleurs pauvres des pays pauvres et aux employeurs riches des pays riches. Cette critique, pour convaincante qu’elle paraisse au plan théorique et pour structurante qu’elle s’avère au plan politique, demeure difficile à vérifier dans la pratique.

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06La science économique doit nous conduire à remettre en question les ressorts et la finalité de la croissance
Le choc pétrolier de 1973 a marqué l’entrée de l’occident dans une période de stagflation. Pour de nombreux économistes, cette période nouvelle augurait de la fin de la croissance. Leurs opinions s’appuyaient notamment sur la théorie développée dès les années 1950 par Robert Solow. Dans une publication de jeunesse qui lui valut d’emblée une réputation solide, il explique que tant que la croissance se maintient, plus l’épargne augmente, plus le capital s’accumule et plus la productivité diminue. Il en déduit que la croissance de la productivité du capital et celle du travail convergent. Autrement dit, selon Solow, la croissance suit la démographie.
Le même économiste développa aussi la théorie de la productivité totale des facteurs (PTF). Ce concept permet d’expliquer, au plan théorique, ce qui contribue, au-delà du capital et du travail, à la croissance. Il s’agit d’un ensemble de facteurs humains que les économistes ont du mal à identifier mais dont ils constatent l’effet sur l’évolution des grands agrégats. Ainsi, lorsqu’une nouvelle technologie est déployée dans un secteur économique (par exemple : l’ordinateur dans la fabrication de textiles), il faut du temps pour que les collaborateurs s’approprient pleinement son usage et que les organisations exploitent à fond son potentiel. La notion de PTF introduit ainsi un facteur humain dans les modélisations de la croissance économique.

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07Conclusion
Incontestablement, le débat public, et notamment politique, gagnerait à se nourrir davantage des connaissances produites par la science économique.

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08Zone critique
Cet ouvrage, paru peu avant l’attribution du prix Nobel à ses auteurs, ne peut pas être accusé de manquer de sérieux. Mais cela ne le rend pas convaincant pour autant. Peut-être, d’abord, parce que les auteurs ne sont pas loin de tomber dans l’écueil qu’ils dénoncent et dont ils disent qu’il a motivé la rédaction de l’ouvrage. En effet, ils ne cachent pas leur engagement politique à gauche et n’hésitent pas à classer, dans une partition un peu binaire, les personnalités scientifiques ou politiques auxquelles ils font référence.

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Abhijit V. Banerjee & Esther Duflo, Économie utile pour des temps difficiles, Seuil, collection « Les livres du nouveau monde », 2019.
Des mêmes auteurs – Repenser la pauvreté, Paris, Seuil, collection « Les livres du nouveau monde », 2013.

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