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Couverture de 'Du temps achete'

Du temps acheté

Wolfgang Streeck

La crise sans cesse ajournée du capitalisme démocratique

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Description

"Du temps acheté" est un essai publié en 2013 par le sociologue allemand Wolfgang Streeck, dans lequel il analyse en profondeur la crise du capitalisme contemporain. Streeck montre comment les États et les institutions financières ont tenté de repousser l'échéance de cette crise en "achetant du temps", c'est-à-dire en ayant recours à des mesures d'urgence et à l'endettement. Cependant, cette stratégie n'a fait que reporter les problèmes, sans s'attaquer à leurs causes structurelles.

L'auteur décrit ainsi les différentes étapes de cette "crise sans cesse ajournée", depuis la fin des Trente Glorieuses jusqu'à la crise financière de 2008.

Sommaire

01

In­tro­duc­tion

Streeck considère que les théories néomarxistes de l’école de Francfort, qui diagnostiquaient une crise de légitimation du capitalisme au tournant des années 1970, ont à tort délaissé l’analyse économique. Elles n’ont pas pris en compte trois basculements institutionnels majeurs, à savoir le processus de dérégulation, le renforcement de la société de consommation et la « révolte du capital contre l’économie mixte de l’après-guerre » (p.28).

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02

Une crise de légitimité aux yeux du capital

Relativement aux théories des crises de l’école de Francfort, la singularité de la perspective de Streeck est de se concentrer sur l’« intentionnalité » et l’« aptitude stratégique du capital » dans la sortie du compromis keynésiano-fordiste de l’après-guerre.

Il considère que la remise en cause de la légitimité du système économique au tournant des années 1970 a moins été le fait des travailleurs que des propriétaires et administrateurs du capital, en tant qu’acteurs collectifs. Le keynésianisme, fondé sur un État planificateur et redistributeur, a constitué une « formule de paix du capitalisme » (p.56). La croissance et le plein emploi, lesquels servent alors de politique sociale, dépendent toutefois des investissements des entreprises et des rendements qu’ils escomptent.

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03

Les trois ajour­ne­ments successifs de la crise du capitalisme

Le capitalisme est en crise au tournant des années 1970, en ce sens que le conflit de répartition entre le capital et le travail prend une ampleur accrue en raison du ralentissement de la croissance et des gains de productivité. Streeck considère qu’on a alors généré des « illusions de croissance et de prospérité » permettant de désamorcer temporairement ces conflits. Le premier ajournement est l’inflation. Des politiques discrétionnaires, notamment monétaires, expansionnistes, ont permis de soutenir la croissance nominale. Générant une inflation défavorables aux rentiers, elles prennent toutefois fin au début des années 1980.

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04

La crise de l’État fiscal

Streeck étudie les mutations institutionnelles du rôle de l’État en distinguant trois étapes : l’État fiscal, l’État débiteur et l’État de consolidation. L’État fiscal correspond à la période du compromis keynésien d’après-guerre, où les recettes de l’État augmentent en cohérence avec ses prérogatives, lesquelles sont d’une part le soutien de la demande globale et d’autre part la production des services publics, pour lesquels la demande croît avec l’opulence conformément à la « loi de Wagner ».

À partir des années 1970, Streeck souligne qu’on exige toujours plus de l’État en même temps que l’on souhaite moins d’impôts, de telle sorte que les recettes publiques deviennent structurellement inférieures aux dépenses. L’internationalisation des capitaux dans les années 1990 a renforcé ce problème, en rendant difficile le recouvrement de certains impôts et en favorisant la concurrence fiscale entre États.

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05

La crise de l’État débiteur

La caractéristique de l’État débiteur par rapport à l’État fiscal est le recours au financement par l’emprunt plutôt que par l’impôt. Cette mutation provient du renoncement à taxer les principaux bénéficiaires de la croissance économique et du refus grandissant de prendre en charge les coûts sociaux générés par cette croissance. Streeck s’efforce d’expliquer cette mutation en se référant aux décisions discrétionnaires des capitalistes. L’État débiteur bénéficie aux rentiers, lesquels sont en quête de placements financiers sûrs.

Dès lors, l’État débiteur agit comme un moyen de reproduction sociale au niveau économique. Le conflit de répartition s’exprime alors sous une forme nouvelle. L’État réclame la modération à ses citoyens en ce qui concerne les missions de services publics, déléguées de manière croissante au marché, afin de pouvoir bénéficier de la confiance des prêteurs sur les marchés de capitaux transnationaux.

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06

L’État de conso­li­da­tion de l’Europe hayékienne

Streeck s’intéresse essentiellement aux États de l’UE lorsqu’il traite du passage de l’État débiteur à l’État de consolidation. Cette consolidation des finances publiques prend la forme de politiques fiscales strictes, notamment par la constitutionnalisation de règles concernant les politiques publiques discrétionnaires et la mise en place de sanctions corollaires en cas de non-respect des règles. Aux yeux de Streeck, l’Union européenne représente un « modèle de neutralisation de la volonté démocratique des États-nations par les marchés transfrontaliers et les libertés du marché » (p.159).

On immunise le capitalisme contre les interventions politiques afin que la justice du marché se substitue à la justice sociale. La consolidation par les règles constitutionnelles constitue un ensemble d’engagements unilatéraux des instances dirigeantes nationales et européennes qui sont prises sans l’aval des citoyens. « Le néolibéralisme a besoin d’un État fort », en aucun cas d’un « État démocratique » qui userait de son « autorité », au nom des citoyens, afin de modifier la répartition des ressources résultant des processus marchands. La mise en place de l’État de consolidation participe enfin du démantèlement de l’État-providence.

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07

Au fondement de la crise

L’État de consolidation européen est toutefois également entré en crise pour plusieurs raisons. Premièrement, nous n’avons pas assisté à une convergence économique entre nations de l’Ouest et de l’Est, de même qu’aucune convergence ne s’est manifestée à l’intérieur des nations (entre l’Italie du Nord et le Mezzogiorno par exemple). Il faut dire que les intérêts des citoyens composant l’UE restent largement disparates.

Deuxièmement, « l’Union européenne manque d’un sentiment communautaire historiquement ancré » qui permettrait de susciter une véritable adhésion citoyenne et démocratique. Troisièmement, la crise économique et financière de 2008 a mis à mal la volonté de consolider les finances publiques, forçant les États à intervenir massivement. Alors même que l’euro constitue à ses yeux un échec intégral, Streeck constate que nombre d’hommes politiques en font un véritable crédo politique qu’il convient de défendre, quoi qu’il en coûte.

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08

Le capitalisme ou la démocratie

Le problème principal, qui persiste depuis les années 1970, est que la croissance économique, si tant est qu’elle puisse être suffisamment forte, ne parvient plus à pacifier les conflits sociaux, en particulier les conflits de répartition. Pour Streeck, l’avenir en Europe se pose en termes de dilemme entre le capitalisme et la démocratie. L’établissement d’une démocratie européenne semble être un horizon utopique, l’Europe étant déjà une somme d’États-Nations hétérogènes et inachevés.

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09

Conclusion

Streeck conclut son ouvrage en affirmant que l’inflation, l’endettement public puis l’endettement privé n’ont été que des « pis-aller temporaires » pour contrecarrer les contradictions des systèmes économiques des pays capitalistes, pis-aller que les gestionnaires du capital ont toujours fini par juger trop coûteux.

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10

Zone critique

Le philosophe Jürgen Habermas a accusé Streeck de nostalgie et de militer pour un « petit étatisme », l’Union européenne néolibérale n’étant théoriquement pas la seule Europe envisageable. Mais contre la représentation, courante parmi les européistes convaincus, de l’UE comme institution ayant permis de pacifier la vie du vieux continent, Streeck rappelle qu’elle repose en réalité sur des conflits inter-étatiques permanents. Ne croyant pas à la possibilité de mettre en place une démocratie à l’échelle européenne, il plaide donc pour le retour à des politiques interventionnistes à l’échelle des États-nations.

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11

Pour aller plus loin

Ouvrage recensé – Du temps acheté. La crise sans cesse ajournée du capitalisme démocratique, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2014.

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