
Du Pouvoir
Histoire naturelle de sa croissance
Description
Fasciné par la croissance ininterrompue du Pouvoir qui rendit possible la guerre totale entreprise par Adolf Hitler, l’auteur se donne pour tâche d’étudier cette montée en puissance du Pouvoir, ce gonflement à la fois irrésistible et démesuré au cours des âges.
Mais, protecteur a priori de l’ordre social, le Pouvoir en est également l’agresseur né, et ce avec la complicité générale : car pour avoir la capacité d’agir, puisque c’est ce que l’homme moderne attend de lui, ne faut-il pas qu’il soit tout-puissant ?
Sommaire
01Introduction
Bertrand de Jouvenel disait de Du Pouvoir qu’il s’agissait « d’un livre de guerre à tous égards ». En effet, l’ouvrage a été conçu dans la France occupée, et la rédaction commencée au monastère de La Pierre-Qui-Vire, où l’auteur avait trouvé refuge. Puis c’est quasiment avec pour seul bagage ce manuscrit que lui et son épouse franchiront en 1943 la frontière suisse. C’est dans la Confédération helvétique en effet que l’auteur trouvera un asile sûr pour les dernières années du second conflit mondial.

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02Le Pouvoir est un Minotaure
Le Pouvoir a une réalité : la tentation permanente de la toute-puissance, qui est totalitaire dans son essence même. Pour l’auteur, tout pouvoir, et a fortiori le Pouvoir, c’est-à-dire le pouvoir politique, a vocation à verser dans le totalitarisme. Voilà pourquoi il peut être défini comme un Minotaure, qui opprime, soumet de force, étouffe, dévore et détruit ceux qui se trouvent placés dans sa dépendance.
Le sous-titre de l’ouvrage de Bertrand de Jouvenel, Histoire naturelle de sa croissance, est assez explicite. En évoquant l’histoire naturelle, c’est-à-dire la biologie, l’auteur veut signifier que le Pouvoir se développe comme un cancer, ou comme une lèpre. Par la multiplication de métastases, de cellules malignes qui altèrent irrémédiablement l’organisme de la société.

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03Vraie et fausse liberté
La liberté moderne, issue de la Révolution française, celle qui consiste essentiellement sinon uniquement à déposer un bulletin de vote dans une urne à intervalles plus ou moins réguliers, apparaît comme une fausse liberté.
Dans son ouvrage L’État, le Droit objectif et la Loi positive (Paris, 1901), le jurisconsulte Duguit l’explique de manière très claire pour Bertrand de Jouvenel. En effet, à la page 320 du tome premier de cette somme juridique, il écrit : « Par une fiction, d’autres disent une abstraction, on affirme que la volonté générale, qui en réalité émane des individus investis du pouvoir politique, émane d’un être collectif, la Nation, dont les gouvernants ne seraient que les organes. Ceux-ci d’ailleurs se sont de tout temps attachés à faire pénétrer cette idée dans l’esprit des peuples. Ils ont compris qu’il y avait là un moyen efficace de faire accepter leur pouvoir ou leur tyrannie. »
Une analyse à laquelle souscrit totalement Bertrand de Jouvenel. C’est assez dire donc qu’il n’est pas porteur d’une vision« sacralisée » de la démocratie politique moderne. Il l’étudie sous l’angle historique, pistant son apparition, puis son développement, tout en restant infiniment conscient d’une donnée fondamentale : la démocratie politique ne constitue pas de nouvelles Tables de la Loi qu’une divinité indéterminée aurait transmise à un autre Moïse sur le Mont Sinaï.

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04Un Pouvoir à l’extension infinie
L’Occident connaît la guerre la plus atroce et la plus dévastatrice de son histoire au moment où Bertrand de Jouvenel rédige son ouvrage. Une guerre totale, dans toute l’acception du terme. C’est la première fois dans l’histoire de l’humanité en effet qu’un conflit prend de telles proportions, proprement planétaires.
Et, dans cette guerre totale, même les peuples les plus profondément démocratiques et individualistes, les plus « civilisés » en quelque sorte, sont « décervelés » au profit d’un bourrage de crâne belliqueux orchestré par le Pouvoir. C’est le cas, notamment de la Grande-Bretagne et des États-Unis. Car ce qui n’étonne pas dans l’Allemagne nazie surprend au plus haut point lorsqu’il se trouve transposé dans l’univers anglo-saxon.
Au bout du chemin marqué par une avancée indéfinie du Pouvoir, l’homme européen qui se croit civilisé se trouve à un stade inédit de sauvagerie et de destruction: détruire les habitations des civils, affamer les non-combattants, réduire les vaincus en esclavage. C’est, tout simplement, la victoire de la barbarie.

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05Pouvoir & puissance militaire
La voie vers le second conflit mondial, vers une guerre toujours plus destructrice et absolue dans ses effets, s’est développée à mesure de l’avancée du Pouvoir. Car, pour l’auteur, le Pouvoir est en effet avant tout guerrier. Ce qu’il vise, c’est la puissance militaire, le pouvoir des armes. À la fin des guerres napoléoniennes, trois millions d’hommes s’étaient trouvés sous les armes en Europe. La Première Guerre mondiale en a tué, blessé ou mutilé quinze millions : cinq fois plus.
Ces chiffres parlent d’eux-mêmes. Mais Bertrand de Jouvenel en cite d’autres, tout aussi éclairants. En 1515, à la bataille de Marignan, 50 000 hommes participaient aux combats. Deux siècles après, pendant la guerre de Succession d’Espagne, c’est 200 000 qui s’entretuaient à la bataille de Malplaquet. Charles VII avait une armée permanente forte de 12 000 « gens d’armes ». Son lointain successeur, le roi Louis XVI, pouvait compter lui sur une armée permanente forte de 180 000 soldats. On voit bien le sens de l’évolution…

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06La démocratie politique est d’essence totalitaire
Les totalitarismes, tous les totalitarismes, naissent des démocraties. Pour Bertrand de Jouvenel, c’est un constat en quelque sorte indépassable. Les sociétés traditionnelles, du type d’Ancien Régime, n’engendraient pas en effet de monstres totalitaires. Elles ne le pouvaient pas, car le Pouvoir n’était pas alors assez puissant pour pouvoir plier toute la société à son bon vouloir. Une liberté individuelle authentique, les libertés ou franchises provinciales anciennes et vivaces, les corps constitués dotés de privilèges nombreux et étendus : tout cela freinait très efficacement les prétentions du Pouvoir à régenter la société dans son ensemble et les individus pris isolément. La « société civile », comme on ne disait pas encore, était alors infiniment plus vivante, forte et résistante qu’au XXe siècle.

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07Conclusion
Le monde moderne n’a pas su préserver ou reconstituer l’harmonie infiniment fragile et délicate des sociétés civilisées. Faute d’avoir su relever ce défi, l’homme contemporain est revenu au mode de cohésion qui est celui de la tribu primitive.

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08Zone critique
Le principal reproche adressé à Bertrand de Jouvenel tient à ses convictions élitistes. En effet, il partage avec d’autres éminents représentants de sa génération (Simone Weil notamment) ou proches de lui dans le temps (Léon Bloy, Georges Bernanos) une sorte de nostalgie des sociétés aristocratiques. Convictions qui ont parfois été mal comprises, tout comme sa profession de foi selon laquelle la démocratie de masse est d’essence totalitaire, et l’ont fait passer pour un adepte du fascisme.

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Du Pouvoir, Histoire naturelle de sa croissance, Genève, Le Cheval ailé, 1945.

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