
Du monde clos à l’univers infini
Évolution des conceptions cosmologiques
Description
Les connaissances astronomiques ne concernent pas que les spécialistes du domaine, mais ont des conséquences insoupçonnées sur le rapport de chacun au monde.
Alexandre Koyré en fournit une démonstration éclatante en revenant sur un changement majeur, survenu au tournant des XVIe et des XVIIe siècles : on cesse alors de concevoir le monde comme un espace ordonné et stable dont la structure incarne une hiérarchie à prendre pour modèle, et on découvre que le monde est plutôt un univers changeant et infini, n’offrant plus aucune place pré-déterminée à l’homme. L’auteur nous éclaire sur les origines et les conséquences de cette découverte.
Sommaire
01Introduction
Les historiens s’accordent sur le fait qu’un tournant majeur s’est produit entre le XVIe et le XVIIe siècle, changeant les rapports de l’homme au monde qui l’entoure. Mais en quoi ce changement a-t-il consisté et quelle fût sa cause ? Il fut interprété de plusieurs manières. On a d’abord pu souligner que l’homme était passé de la science contemplative à la science active, qui ne fait plus de lui un spectateur, mais le « maître et possesseur de la nature », selon la formule de Descartes de 1637 (Discours de la méthode).
L’explication n’est cependant que partielle, car s’est également produit à cette époque une sécularisation de la conscience, c’est-à-dire une perte du sacré : l’homme a cessé de poursuivre des fins n’existant que dans l’au-delà pour s’orienter vers buts concrets, atteignables dans cette vie et dans ce monde. Enfin, on a constaté à cette période un remplacement du schéma téléologique (tout concevoir comme ayant un telos, un but) et organismique (tout concevoir comme étant lié par des fonctions, comme le sont des organes dans un organisme) de la nature par un schéma causal et mécaniste (des causes engendrent des effets, mécaniquement et sans but assigné). Mais laquelle de ces trois interprétations du tournant historique est-elle la plus pertinente ? Peut-on les réunir en une ?

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02Comment concevait-on le monde auparavant ?
Dans l’Antiquité, le monde était conçu comme un cosmos. Le terme grec kosmos, qui désignait à la fois le monde et l’ordre, nous indique qu’il était alors pensé comme une totalité ordonnée. Pour cette raison, le terme grec en est venu à signifier également la parure et la beauté.
Plus tard, le latin a formé la signification de « mundus » sur ce modèle : le terme désignait lui aussi la parure et le monde. Ce double sens étymologique est très significatif. Il nous montre que l’ordre du monde était valorisé, y compris esthétiquement, jusqu’à servir de modèle aux hommes. On pensait en effet qu’il existait une hiérarchie naturelle des êtres et des comportements, visible dans la nature. Et inversement, ne pas suivre l’ordre naturel, refuser d’y appartenir ou encore agir de manière désordonnée (alors que le monde, lui, est naturellement ordonné) revenait à être « immonde », c’est-à-dire à la fois hors du monde et repoussant.
Pour l’homme d’aujourd’hui, cette conception est étonnante, car on ne voit de hiérarchie que dans la société, pas dans la nature. Mais pour les Antiques, une telle hiérarchie naturelle existait bien. « La nature a horreur du vide », écrit ainsi Aristote dans plusieurs de ses ouvrages. Cette citation demeurée célèbre résume un aspect important du cosmos : chaque élément du monde avait une fonction à remplir et une valeur naturelle qui en découlait. Les organes existaient par exemple en vue d’un but (la main nous avait été donnée pour fabriquer, la raison pour connaître et délibérer, etc.). Aucun vide n’était donc concevable puisque le vide n’a pas de fonction.

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03Comment a-t-on cessé de croire au cosmos ?
L’auteur retrace au sein de l’ouvrage l’enchevêtrement de débats ayant conduit à la fin de la croyance au monde comme cosmos. Une étape importante est le rejet de toute hiérarchie dans l’univers, au travers de la formulation d’une thèse capitale : l’héliocentrisme. L’astronome Nicolas Copernic (1473-1543) est le grand représentant de cette étape, qui a également eu pour résultat de décentrer l’homme au sein de son monde.
Dans Introduction à la psychanalyse (1916), Freud dira de cette découverte qu’elle fût la première des trois grandes blessures narcissiques infligée à l’Homme par la science. Celui-ci pensait d’une certaine façon que le monde entier tournait autour de lui, or il s’est avéré que c’était l’inverse. Et avec le prolongement des travaux de Copernic par Galilée (1564-1672) et son utilisation de la lunette astronomique, est également née l’idée selon laquelle notre monde ne serait qu’un monde parmi d’autres, les autres planètes ayant aussi leur Soleil. Ce fut donc un double décentrement pour l’Homme.

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04De nouvelles structures de pensée pour l’homme
Le bouleversement profond qu’a connu notre rapport au monde a modifié les structures mêmes de la pensée. La grande catégorie de pensée nouvelle qui se crée en l’esprit de chaque homme, et qui nous apparaît aujourd’hui comme une évidence, est la différence entre le monde naturel des faits et le monde humain des valeurs. Cette différence a une importance considérable dans n’importe quel raisonnement. Passer sans justification de l’un à l’autre est désormais considéré comme une erreur logique.
Erreur que l’on nomme « le sophisme naturaliste », le terme « sophisme » désignant les raisonnements ayant l’apparence de la logique, mais étant en réalité fallacieux dans leur structure même. L’exemple le plus célèbre d’un tel sophisme est celui inventé par Voltaire dans Candide : nous avons tous un nez, nous devrions donc tous porter des lunettes. Exemple volontairement absurde qui doit nous montrer qu’un fait naturel (ici : avoir un nez pour les êtres humains) ne peut pas logiquement engendrer et sans plus de justifications une règle morale ou politique. Le monde naturel ne peut donc plus servir de modèle pour la conduite de nos vies et de nos sociétés.

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05Les problèmes posés par l’univers infini
Si les structures de pensée de l’homme se transforment, une notion semble encore poser problème : l’infini. L’infinité de l’univers pose en effet un problème d’ordre épistémologique, c’est-à-dire relatif à la connaissance : comment connaître l’infini ? Comment même concevoir une chose infinie ? Car nos facultés ainsi que les instruments dont nous nous servons ne peuvent comprendre que le fini. On ne peut même pas se représenter l’infini.
Au fil de l’ouvrage de Koyré, une première réponse qui se dégage est toutefois celle du passage progressif, à la Renaissance, du très grand à l’infini. L’esprit scientifique a compris qu’à mesure du progrès technique (et notamment avec la lunette astronomique), l’univers apparaissait de plus en plus grand. À tel point qu’il lui fallut psychologiquement se résigner à accepter que les découvertes ne s’arrêtent jamais et que l’univers lui-même était donc de taille indéfinie. Il y a bien sûr une différence entre l’indéfini (ce qui n’a pas encore de limites assignées) et l’infini (ce qui est positivement sans limites), mais le premier a permis de se représenter le second.

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06Conclusion
L’ouvrage présente une thèse éclairante sur l’histoire moderne des idées, sous la forme d’un riche aperçu des débats qui ont construit cette histoire.

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07Zone critique
C’est précisément le parti pris de l’auteur consistant à pratiquer l’histoire en accordant de l’attention aux facteurs psychologiques, qui pourrait soulever des critiques au sein de la discipline.
On pourrait en effet objecter que l’histoire des sciences devrait étudier le passé des idées en fonction de leur validité, et non s’aventurer à conjecturer sur la motivation qui les a fait naître. Et reprocher à ce parti pris l’abandon de toute hiérarchie, plaçant au même niveau de grandes découvertes scientifiques comme des hypothèses jamais validées par la postérité. Mais cela correspond également à l’histoire telle qu’elle est de plus en plus pratiquée, qui s’attache à l’esprit des doctrines et non seulement à leur vérité.

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08Pour aller plus loin
Ouvrage recensé — Du monde clos à l’univers infini, trad. par R. Tarr, Paris, Éditions Gallimard, coll. « TEL », 1973.
Du même auteur — Études d’histoire de la pensée scientifique, Paris, Éditions Gallimard, coll. TEL, 1985. — Études d’histoire de la pensée philosophique, Paris, Éditions Gallimard, coll. TEL, 1981.

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