
Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes
Réflexions sur les inégalités
Description
Dans ce discours qui a achevé de faire connaître Rousseau, le philosophe et écrivain développe ses thèses sur la vie politique et morale de l’homme en société à partir d’une méthode originale : revenir à son « état de nature ». Il se place à contre-courant de l’optimisme des Lumières et de la croyance au progrès systématique permis par la culture. Et il commence à former sa pensée politique, affirmant l’illégitimité de la propriété privée et la nécessité d’institutions restaurant l’égalité.
Ce texte polémique est devenu un classique, aussi bien en philosophie qu’en lettres.
Sommaire
01Introduction
En 1750, l’Académie de Dijon lance un concours d’écriture à partir de la question suivante : « Le progrès des sciences et des arts a-t-il contribué à corrompre ou à épurer les mœurs ? » Rousseau remporte le premier prix en défendant une thèse audacieuse, à contre-courant des convictions des Lumières. Il affirme en effet, dans son Discours sur les sciences et les arts, que la culture n’illumine pas la raison mais corrompt au contraire les mœurs.
Cette idée ne le quittera pas et on la retrouve au cœur de son Second Discours, le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes. Il s’y demande quelle est la source de l’inégalité parmi les hommes, et si elle est autorisée par la loi naturelle. Sa réponse est sans appel : l’inégalité politique et économique n’a ni pour origine ni pour fondement (c’est-à-dire pour justification) la nature de l’homme. C’est donc bien la culture (au sens large de ce qui est transformé par l’homme, et qui comprend les arts, les sciences, la morale et la politique) qui est responsable des inégalités.

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02La fiction méthodologique de l’état de nature
L’ouvrage débute par une description de la vie des hommes non pas en société mais à « l’état de nature ». On commet parfois un contresens en imaginant que cette expression désigne les hommes vivant comme des animaux, dans la jungle ou dans les bois. En réalité, la « nature » dont il est question n’est pas l’environnement, la faune et la flore, mais la nature de l’homme lui-même. L’« état de nature », c’est donc la condition dans laquelle seraient les hommes sans la société, s’ils étaient livrés à leur seule nature, sans rien (ni mœurs ni lois) pour la corriger.
À travers cette peinture de l’état de nature, l’objectif de Rousseau est d’identifier les forces, les faiblesses et les besoins naturels de l’homme. Cela va lui permettre de savoir ce que l’État peut et doit lui apporter. Et ainsi de penser la nature du « contrat social » qui relie les citoyens à l’État. Rousseau fait en effet partie, avec son adversaire Thomas Hobbes, des philosophes dits « contractualistes », qui conçoivent l’État comme une création de l’homme, un artifice, faisant suite à un contrat. Ils s’opposent à la conception dite « naturaliste » de l’État, qui remonte à Platon et surtout à Aristote.

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03L’obstacle de l’amour-propre
Pour Rousseau, il est difficile de connaître l’homme en l’observant au sein de la société. Celui-ci serait « semblable à la statue de Glaucus que le temps, la mer et les orages avaient tellement défigurée, qu’elle ressemblait moins à un dieu qu’à une bête féroce » (p.52). En société, l’homme est en effet animé par l’amour-propre, qui le pousse à se comparer à autrui en permanence pour juger de sa propre valeur. Sous l’effet de cette passion, il ne parvient même plus à se connaître.

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04Comment définir l’homme ?
Si on enlève à l’homme la mauvaise influence que la société exerce sur lui, que lui reste-t-il ? Il lui reste deux passions, qui sont l’amour de soi et la pitié naturelle. L’amour de soi ne désigne aucun vice : ce n’est ni de l’individualisme ni de l’égoïsme qui nous ferait négliger autrui, mais simplement une tendance à apprécier ce qui nous permet de conserver notre vie et notre nature.
Cette passion primitive, pour Rousseau, ne nous oppose pas aux autres comme le pensait Hobbes, mais nous pousse au contraire à nous intéresser à eux. Car, puisqu’on s’aime soi-même et que les autres sont nos semblables, on est porté à les aimer également. Cet amour s’appuie en outre sur la seconde passion primitive de l’homme : la pitié naturelle. Elle pose une limite naturelle au mal que l’on peut faire à autrui. Car voir souffrir un être sensible (qu’il soit humain ou animal) nous horrifie et nous répugne instinctivement.

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05Les inégalités sont-elles fondées ?
Une fois la nature de l’homme ainsi éclairée, Rousseau peut partir d’elle pour répondre au problème initial : celui des inégalités. Il en distingue deux types : les inégalités naturelles (comme l’âge ou le physique) et les inégalités morales (ce qu’on appellerait aujourd’hui les inégalités sociales, qu’elles soient politiques ou économiques). S’il distingue dès le titre de l’ouvrage leur « origine » et leur « fondement », c’est qu’il existe entre ces deux termes une nuance. L’origine renvoie à la simple cause historique ; le fondement renvoie à la justification. Distinguer les deux sous-entend ainsi d’emblée que trouver la cause (l’origine) des inégalités ne signifiera pas nécessairement qu’elles seront justifiées (fondées).
Tout d’abord, il apparaît que les inégalités dans l’accès aux libertés politiques ont pour origine la société et non la nature. En effet, à l’état de nature, tous les hommes jouissent d’une liberté naturelle égale, semblable à celle des animaux. Ni contraintes ni obstacles ne s’opposent à leurs actions et désirs. Avec le contrat social, l’homme perd cette liberté car son action doit s’accorder aux besoins de la vie en communauté. Sa liberté naturelle doit alors faire place à une liberté plus élevée, la liberté « civile ». Celle-ci peut se comprendre comme une autonomie politique et morale, c’est-à-dire une capacité à comprendre les lois et à se les imposer soi-même parce qu’elles sont justes. Cela signifie donc que tous les hommes doivent être libres au même titre, idée qu’il développera davantage dans le Contrat social (1762), et que les inégalités en la matière ne sont pas fondées.

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06L’origine des inégalités
Les inégalités morales ne sont donc pas fondées, et pourtant elles existent. Quelle est alors leur origine ? Pour Rousseau, il s’agit du droit à la propriété. « Si nous suivons le progrès de l’inégalité dans ces différentes révolutions, nous trouverons que l’établissement de la loi et du droit de propriété fut son premier terme » (p.117). À l’état de nature, tout est commun à tous. La propriété ne peut donc apparaître qu’avec les lois à l’état civil.

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07La société constitue-t-elle un progrès ?
Dans la lignée de son Premier Discours, Rousseau est amené dans cet ouvrage à réfléchir sur le progrès réel ou non que constitue l’état social.
Pour Rousseau, l’homme est le seul être capable de progresser. Le philosophe forge même un mot pour désigner cette capacité à se perfectionner : la perfectibilité. Il voit les autres êtres sensibles (les animaux) comme « une machine ingénieuse » (p.71), suivant ici l’idée cartésienne de l’animal-machine.
Mais alors que Descartes faisait résider la spécificité humaine dans l’âme et dans la raison, Rousseau la place dans la libre capacité à perfectionner son environnement et à se perfectionner soi-même. Rousseau n’est pas rationaliste comme Descartes : il ne pense pas que les idées viennent de la raison, mais des sensations, ce qui signifie que l’animal en possède également. Mais l’animal est limité par l’instinct, tandis que l’homme est libre. Et l’animal s’adapte aux choses pour se maintenir, tandis que l’homme les transforme pour se perfectionner.

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08Conclusion
Pour répondre à une question classique de la pensée politique, Rousseau adopte une démarche philosophiquement novatrice et use d’un véritable style littéraire, ce qui explique que l’ouvrage soit devenu un tel classique, en philosophie mais aussi en lettres.

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09Zone critique
Le texte de Rousseau a provoqué des polémiques à sa publication, notamment pour sa remise en cause du droit à la propriété. Mais c’est aujourd’hui plus largement la méthode utilisée qui peut surprendre. En effet, l’état de nature est bien fictif. Et la conception des devoirs de l’État et de la nature de ses institutions sont entièrement dépendantes de sa vision (qui est donc imaginaire). C’est ce qui explique les profonds désaccords entre Hobbes et Rousseau. Tous deux partent de l’état de nature pour penser le rôle de l’État, mais ils divergent d’emblée quant à la manière dont ils l’imaginent. Et il est bien impossible d’affirmer qu’une pensée est plus proche de la réalité que l’autre, puisque l’état de nature n’a précisément pas eu de réalité concrète.

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10Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Jean-Jacques Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes [1755], Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 2009.
Du même auteur – Discours sur les sciences et les arts [1750], Paris, Le Livre de Poche, coll. « Libretti », 2004. – Du contrat social [1762], Paris, Flammarion, coll. « GF », 2011.

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