
De la souillure
Analyse comparée des rapports à la saleté
Description
"De la souillure" de Mary Douglas est un ouvrage fondamental en anthropologie qui explore les notions de pureté et de pollution dans différentes cultures. Mary Douglas, anthropologue britannique, examine comment les sociétés définissent et gèrent ce qu'elles considèrent comme "impur" ou "tabou". À travers une analyse comparative, Douglas montre que les idées de souillure et de purification ne sont pas seulement liées à l'hygiène physique, mais sont profondément enracinées dans les systèmes symboliques et les structures sociales.
Elle argumente que les règles de pureté servent à maintenir l'ordre social et à exprimer les valeurs culturelles fondamentales.
Sommaire
01Introduction
Publié en 1966 sous le titre « Purity and Danger », De la souillure a considérablement marqué l’étude anthropologique de la religion. Alors qu’elle était, dès les premiers temps du développement de la discipline et l’œuvre pionnière de Frazer, un enjeu majeur pour l’ethnologie, l’étude comparée des religions a toujours fait face à de nombreux obstacles.
À l’origine du travail de Mary Douglas, il y a donc la constatation de certains échecs et d’un certain ethnocentrisme de ses prédécesseurs. Cherchant à dépasser le lieu commun qui opposerait les modernes à des sauvages dont le symbolisme et la religion seraient dominés par la peur, Mary Douglas se propose donc de partir d’un fait social transversal. La souillure, de la même manière que saleté, pollution, etc. est un élément universel. Partant des catégories de la souillure dans diverses sociétés puis analysant les tabous (c’est-à-dire les règles d’évitement) et les rites de purification, Mary Douglas reconsidère l’anthropologie de la religion avec un nouveau point de vue.

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02La question de la souillure
De la souillure est une anthropologie comparée des catégories de saleté, dont l’usage paraît universel. En effet, chaque société distingue des éléments qu’elle considère « propres » et d’autres qu’elle désigne comme « sales », « impurs » ou porteurs de « pollution ». Ces catégories existent bien entendu dans les sociétés modernes. Cependant, parce qu’elles sont la plupart du temps liées à des notions d’hygiène médicales, elles ne sont que rarement considérées comme pouvant être soumises à la variation culturelle. Mary Douglas entend pourtant montrer que le rapport à la saleté est principalement d’ordre symbolique. Dans cette perspective, elle s’attache d’abord à rapprocher les sociétés dites « primitives » des sociétés « modernes ».
Une partie importante du livre est consacrée à la critique d’anthropologues qui ont forgé une dichotomie rigide entre peuples primitifs et sociétés modernes en matière de pensée symbolique. Elle combat notamment l’idée, encore très répandue chez les anthropologues de la première moitié du XXe siècle, selon laquelle les religions primitives seraient dominées par la peur. De plus, ces théories avancent que les peuples primitifs entretiendraient des relations avec la saleté et l’impur ne s’établissant pas sur des bases rationnelles.

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03La souillure, un résidu des classifications
Mary Douglas définit la souillure comme une catégorie relative. Elle est le « sous-produit d’une organisation et d’une classification de la matière » (p.55). Pour l’anthropologue, la saleté ne peut s’expliquer de manière universelle. Sa définition n’a de sens que si l’on considère ce à quoi elle s’oppose. De ce point de vue, la saleté semble pouvoir être définie comme tout ce qui n’est pas à sa place. Elle est donc relative à notre besoin permanent d’ordonner le monde, de lui donner un sens et d’attribuer aux objets une place légitime. L’idée de saleté possède donc des sources multiples. Elle est liée à notre inconfort face à des situations plus ou moins en rupture avec l’ordre tel que nous le concevons : une brosse à dents dans une cuisine, de la terre dans son salon, etc.
La pensée de Mary Douglas réside dans l’idée que l’être humain perçoit toujours le monde à travers des classifications. Mais ces classifications ne sont jamais parfaites et laissent place à une multitude d’éléments qui échappent aux catégories (ou entrent dans plusieurs d’entre elles, ce qui revient au même) et les menacent. Pour aborder cette question, Mary Douglas s’appuie longuement sur une analyse du Lévitique (l’un des livres de la Torah).

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04Frontières
Pour Mary Douglas, la souillure se définit donc dans sa relation avec l’ordre, elle est le résultat d’un ordonnancement du monde. Cette caractéristique de la souillure prend tout son sens dans sa relation avec la structure sociale. En effet, selon l’auteure, la société est une « puissante image » qui domine l’action des hommes. Elle a une forme, avec « ses frontières extérieures, ses régions marginales et sa structure interne » (p.130). L’idée de souillure délimite cet ensemble de frontières. La souillure permet de borner le désordre et d’établir des principes moraux fixant les bonnes conduites en société.
Mary Douglas distingue « quatre types de pollutions sociales » (p.138) : un danger qui entoure la communauté et marque ses frontières extérieures; un risque qui pèse sur l’individu qui franchit les limites internes du système; un péril qui se trouve aux marges de ses divisions internes et en grossit le trait; une menace qui naît des éventuelles contradictions dans le système.

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05Le rite, un acte créateur
Compte tenu de son sujet, il est naturel que De la souillure accorde une place centrale aux rites. En effet, l’ouvrage de Mary Douglas s’inscrit dans le domaine des études comparées sur la religion dont l’expression sociale est le rite. L’idée de souillure elle-même est inséparable de la pratique rituelle de purification qui est rendue nécessaire par toute transgression de tabou. Or, le rite est, selon Mary Douglas, un élément essentiel de la vie humain.
Selon elle, sociétés primitives et sociétés modernes ne se distinguent pas de ce point de vue. Le rite y tient une place équivalente. Pour le prouver, Mary Douglas prend l’exemple de nos pratiques de nettoyage. Même si notre rapport à la saleté est dominé par des questions d’hygiène, Mary Douglas ne croit pas que le rituel du ménage ait pour but principal dans les sociétés modernes d’éviter la maladie. Selon elle, en nettoyant, « nous séparons, nous traçons des frontières, nous rendons visibles les décisions que nous avons prises sur ce que doit être notre “foyer” et que nous entendons créer à partir du cadre matériel de la maison » (p. 86). L’intérêt de l’étude de Mary Douglas est surtout de pointer la dimension positive du rite, que l’anthropologue qualifie « d’acte créateur ». Il en va de même des tabous et des interdits qui « ne font que tracer les contours du cosmos et de l’ordre social idéal » (p. 90).

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06Conclusion
Axé sur les tabous liés à la souillure, l’ouvrage de Mary Douglas est l’une des plus importantes contributions à l’anthropologie des religions et, plus généralement, à l’analyse anthropologique des systèmes symboliques. Car la leçon principale de De la souillure réside sans doute dans la manière dont son auteur donne aux catégories de sale, d’impur, de souillé, de polluée, etc. une explication symbolique. Elle rompt ainsi avec ce qu’elle nomme un « matérialisme médical » consistant à interpréter les interdits comme des strictes règles d’hygiène.

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07Zone critique
De la souillure est l’un des plus grands classiques de l’anthropologie britannique et une référence incontournable en anthropologie des religions. À la jonction des explications fonctionnalistes de la grande tradition britannique et des théories structuralistes, il est le résultat d’une grande entreprise de comparaison de données ethnographiques. L’usage de ces données, le plus souvent recueillies par d’autres, n’est toutefois jamais aussi fin que lorsqu’elles sont relatives aux Lele, chez qui Mary Douglas séjourna longuement, et aux grands récits bibliques auxquels elle consacrera un livre à la fin de sa carrière.

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08Pour aller plus loin
Ouvrage recensé
– De la souillure : Essais sur les notions de pollution et de tabou, Paris, Éd. de la Découverte, 2005.
De la même auteure
– Mary Douglas, Comment pensent les institutions, Paris, Éd. de la Découverte, 1999 (1986). – Mary Douglas, Risk and Culture. An Essay on the Selection of Technological and Environmental Dangers, Berkeley, University of California Press. – Mary Douglas, L’anthropologue et la bible: lecture du Lévitique, Paris, Bayard, 2004.

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