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Couverture de 'Blaya cyberhaine'

Cyberhaine

Les jeunes face à la haine en ligne

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Description

Un message qui traîne dans un fil de commentaires. Une vidéo partagée entre potes d'une classe, où l'on se moque d'un groupe entier — une religion, une couleur de peau, une orientation. Un mème qui circule, drôle pour ceux qui l'envoient, glaçant pour ceux qu'il vise. Pour beaucoup d'adolescents, ce décor-là est devenu un fond d'écran ordinaire, croisé presque chaque semaine sans qu'on s'y arrête vraiment. Catherine Blaya, chercheuse française en sciences de l'éducation, a passé des années à mesurer précisément ce phénomène : qui le produit, qui le reçoit, comment il se répand dans les collèges et les lycées.

Son travail part d'un constat simple et d'un agacement méthodique. On parle beaucoup de cyberharcèlement — cette violence répétée qui vise une personne précise. On parle beaucoup moins de la cyberhaine, qui s'attaque non pas à un individu pour ce qu'il est mais à des groupes pour ce qu'ils représentent. Les deux se croisent, se nourrissent, mais ne sont pas la même chose. Et Blaya refuse de traiter l'un en croyant parler de l'autre.

Plutôt que de céder à la panique morale qui entoure les écrans, elle pose des données sur la table : des enquêtes auprès de milliers d'élèves, des chiffres d'exposition, de victimation, de diffusion. Avant de juger ce que les jeunes font de la haine en ligne, elle commence par regarder ce que la haine en ligne fait, concrètement, dans une cour de collège connectée.

La question que l’on se pose : Qu'est-ce que la cyberhaine fait réellement aux adolescents qui la croisent, la subissent ou la relaient — et pourquoi la distinguer du cyberharcèlement change tout ?Ce que l’on va voir : Un parcours sociologique qui part d'une distinction de vocabulaire, traverse les chiffres et les mécanismes de diffusion, pour arriver à une question d'école.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Une catégorie qu'on confond avec le harcèlement

Le premier geste de Blaya est de séparer deux choses qu'on mélange en permanence dans le débat public. Le cyberharcèlement, c'est une agression répétée dirigée contre une personne identifiée : on s'acharne sur quelqu'un, sur la durée, dans un rapport de force déséquilibré. La cyberhaine, elle, ne vise pas d'abord un individu. Elle attaque un groupe pour une caractéristique partagée — origine, religion, couleur de peau, orientation sexuelle, handicap. Le message haineux peut tomber sur une personne précise, mais ce qu'il vise, c'est ce qu'elle incarne aux yeux de l'émetteur.

La distinction n'est pas un caprice de chercheuse. Elle change la nature du problème. Dans le harcèlement, il y a une cible, des témoins, parfois une issue quand l'adulte intervient. Dans la cyberhaine, la cible est diffuse : un contenu raciste partagé dans un groupe de classe ne s'adresse à personne en particulier, et c'est précisément ce qui le rend banal. On peut le relayer en riant sans avoir le sentiment d'agresser qui que ce soit, puisque personne n'est nommé. La violence se dilue dans la généralité.

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02

Chapitre 2 — Ce que les chiffres disent vraiment

Une fois la catégorie posée, restait à la mesurer. Blaya a mené et exploité des enquêtes auprès de milliers de collégiens et lycéens français, en leur demandant non pas s'ils avaient « entendu parler » de haine en ligne, mais s'ils y avaient été confrontés concrètement, et comment. La première donnée qui ressort est l'ampleur de l'exposition : une nette majorité des jeunes interrogés déclarent avoir déjà croisé des contenus haineux en ligne. Voir de la cyberhaine, pour un adolescent, est la norme statistique, pas l'exception.

La victimation directe — être personnellement visé par un contenu haineux — concerne une part plus réduite mais loin d'être marginale, de l'ordre d'un jeune sur dix dans certaines vagues d'enquête. Et la production de tels contenus, l'acte d'en émettre, touche une minorité encore plus restreinte mais bien réelle. Ces ordres de grandeur dessinent une pyramide : beaucoup voient, moins subissent, peu produisent. Mais entre voir et produire se loge une zone immense et décisive — celle du partage.

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03

Chapitre 3 — Comment la haine circule entre les jeunes

Le cœur du travail de Blaya n'est pas tant l'origine des contenus haineux que leur circulation. Un contenu raciste ou homophobe ne devient un problème de masse que parce qu'il est repris, transféré, commenté, intégré à la conversation ordinaire d'un groupe d'adolescents. La diffusion est le véritable moteur. Et elle obéit à des logiques sociales bien plus qu'idéologiques : on partage pour faire rire, pour appartenir, pour ne pas être celui qui rabat-joie.

Les réseaux sociaux fournissent l'infrastructure parfaite à cette dynamique. La facilité du partage, l'anonymat relatif, l'effet d'audience, la viralité qui récompense le contenu choquant — tout pousse à relayer vite et à réfléchir peu. Mais Blaya se garde de tout faire porter à la technique. L'outil amplifie une mécanique sociale qui, elle, est ancienne : la cohésion d'un groupe se construit aussi contre quelqu'un, en désignant un dehors. Le numérique n'invente pas le bouc émissaire, il le diffuse à grande vitesse.

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04

Chapitre 4 — Une affaire d'éducation plus que de modération

Si la cyberhaine était d'abord un problème de plateformes, la solution serait technique : mieux modérer, supprimer plus vite, signaler plus efficacement. Blaya ne néglige pas ce versant, mais son terrain — les sciences de l'éducation — la conduit ailleurs. Pour elle, la cyberhaine chez les jeunes est avant tout une question de socialisation : comment des adolescents apprennent, ou non, à habiter un espace numérique où circulent des contenus violents. Et cet apprentissage, aujourd'hui, se fait largement sans adultes.

C'est le constat le plus net de son travail. Face aux écrans, les jeunes sont massivement livrés à eux-mêmes et à leurs pairs. Les parents se sentent dépassés par des usages qu'ils maîtrisent moins bien que leurs enfants. L'école, elle, traite encore souvent le numérique comme un sujet à la marge, abordé par à-coups, sans inscription durable dans les apprentissages. Résultat : la compétence sociale qui permettrait de reconnaître la haine, de la nommer, d'y résister, se construit dans l'angle mort de l'institution.

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05

Conclusion

En séparant la cyberhaine du cyberharcèlement, Blaya ne joue pas sur les mots : elle change l'objet du problème. Le harcèlement vise une personne ; la haine vise un groupe, et se banalise précisément parce qu'elle ne nomme personne. Ses enquêtes auprès de milliers d'élèves dessinent un phénomène de masse mais peu radical, porté moins par des convaincus que par la circulation ordinaire d'un contenu dans un groupe d'amis qui partagent sans trop réfléchir. Voir de la haine en ligne, pour un adolescent, est devenu banal — et c'est cette banalité, pas la rareté des cas extrêmes, qui fait le poids du phénomène.

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