
Contre la méthode
Esquisse d’une théorie anarchiste de la connaissance
Description
Depuis Einstein, la science cherche à retrouver des fondations solides. C’est ce à quoi se sont employés Karl Popper et ses comparses, érigeant la méthode en critère définitif et absolu de la science. Or, se récrie Paul Feyerabend, cette suprématie de la méthode n’a d’autre conséquence que d’entraver la recherche scientifique.
Il plaide donc pour un « anarchisme épistémologique », seul à même d’empêcher la science de se transformer en un mythe tyrannique.
Sommaire
01Introduction
À la fin du XIXe siècle, on découvrit que la science classique – celle de Newton et Laplace – recelait d’insolubles contradictions. Depuis, c’est l’interminable « crise de la science ». Einstein, Bohr, Planck et les autres tentèrent d’y remédier. On inventa la théorie de la relativité, celle des quanta. Le succès fut mitigé. Alors, pour sauver le grand corps malade de la science, on érigea la Méthode en alpha et oméga de tout progrès de la connaissance.
Pour Paul Feyerabend, la solution a aggravé le problème. On a corseté la recherche, qui ne consiste plus qu’en la collection de faits. Désormais, impossible à de nouvelles théories d’émerger. Il leur faudrait, en effet, une cohérence dont elles sont incapables, étant jeunes et incomplètes. Il leur faudrait un appareil complet d’interprétation, là où, ne faisant qu’émerger, elles sont essentiellement fondées sur l’intuition.

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02La Méthode
La chose a été parfaitement formalisée par Karl Popper, le théoricien des sociétés ouvertes (c’est-à-dire qui acceptent la contradiction, contrairement aux totalitaires). Considérons le monde. Le monde est constitué de faits. Les hommes inventent des théories pour expliquer ces faits. Une bonne théorie est une théorie falsifiable, c’est-à-dire susceptible d’être contredite. Si elle ne l’est pas, on ne pourra jamais en sortir, elle représente donc une impasse.
Or, la science est un processus d’accroissement de la connaissance, qui ne peut admettre la stagnation. Parmi la multiplicité des théories falsifiables, on retiendra celles qui expliquent le plus de phénomènes avec le maximum de simplicité. Mais l’activité scientifique, dans le cadre d’une théorie donnée, acceptée par les savants, accroît constamment le nombre de faits observés. Arrive forcément un moment où survient un fait qui contredit la théorie.

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03L’histoire des sciences contredit la méthode
Paul Feyerabend n’est pas d’accord avec Karl Popper, dont la méthode, même affinée par Imre Lakatos, lui paraît ne pouvoir que pétrifier la recherche scientifique. Ce n’est qu’un positiviste, qui n’a rien compris à la façon dont se passe la recherche scientifique réelle. Exemple : Galilée.
Le découvreur du mouvement terrestre était, en fait, un mystique. Comme nombre de ses contemporains, il redécouvrait Platon et Pythagore. Cela faisait des siècles que l’humanité se trouvait sous le joug d’Aristote. L’éducateur d’Alexandre avait, une fois pour toutes, établi des principes inaltérables et une méthode infaillible. Il prouvait, contre des hurluberlus comme Philolaos, que la Terre ne tournait pas. Il avait pour lui les faits. La Terre tourne ? interrogeait-il. Eh bien, allez-donc en haut d’une tour, et lâchez un poids. Que constatez-vous ? Que le poids tombe au pied de la tour, ni plus loin, ni plus près que là d’où vous avez lâché le poids. Or, de toute évidence, si la Terre tournait, la tour avancerait, ou reculerait, tandis que le poids lui, continuerait de choir en ligne droite. A l’arrivée, il y aurait forcément un rétrécissement ou un accroissement de la distance séparant le poids de la tour. Or, il n’en est rien. CQFD.

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04Les faits ne sont pas indépendants de la théorie
La vision du monde qui est à la base de la méthode est profondément viciée et anhistorique. Il y aurait, d’un côté, le monde, constitué de faits, et de l’autre des théories, chargées d’expliquer ces faits et de trouver la cohérence de ce monde. Les faits seraient indépendants des théories comme l’objet, pour les réalistes, est indépendant du sujet.
C’est là que le bât blesse, pour Paul Feyerabend. Les faits, dit-il, ne sont pas indépendants de la théorie, puisqu’ils sont eux-mêmes intimement constitués de théorie. L’homme ne voit, en règle générale, que ce qui est visible du point de vue où le place l’idéologie que lui a inculquée son éducation. Par exemple, les Anciens pensaient que, pour bien voir les choses, il faut le moins de distorsion possible entre l’œil et la chose. Or, le télescope introduit un biais. Il fait écran. Donc, pour les aristotéliciens du temps de Galilée, ce télescope avec lequel il prétendait démontrer ses conceptions astronomiques ne donnait à voir que des faits déformés.
Allant plus loin, Paul Feyerabend explore l’histoire profonde de l’Occident. Ainsi, portant un regard d’anthropologue sur la Grèce archaïque, il montre que l’univers mental de l’homme homérique, si éloigné qu’il puisse paraître du nôtre, n’était pas moins cohérent en lui-même et avec les faits. De même que les représentations picturales montraient l’homme comme un agrégat de membres sans unité, de même il comprenait sa vie psychique comme un agrégat de forces, sans unité. Ces forces étaient les dieux. Pas de « je », chez un Priam ou un Achille, qui sont le jouet des dieux et auxquels leurs envies, leurs pulsions, qu’un homme d’aujourd’hui attribuerait sans hésiter à son Moi, apparaissaient comme la preuve même de l’évidente existence et de l’évidente efficience des dieux. Un rêve, pour ces hommes, ce n’était pas la production d’une psyché, mais c’était quelque chose que l’on voyait, quelque chose en face de quoi l’âme était mise, quelque chose qu’un « on » lui montrait, c’était donc un message en provenance de l’au-delà.

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05Conclusion
Anarchiste, Paul Feyerabend ne croit absolument pas en l’existence d’une vérité unique et objective, et il se méfie comme de la peste d’une méthode dont l’effet le plus sûr est d’empêcher l’irruption de nouveaux paradigmes. Il pense, au fond, que le progrès de la connaissance résulte d’un déplacement du regard, et que les nouvelles théories ne peuvent naître aussi achevées que les anciennes. Il pense que Popper a forgé un système non pas ouvert, comme il le proclamait, mais fermé. Il prône donc le rejet de toute méthode préconçue.
Les chercheurs doivent pouvoir développer leurs vues, sans qu’on vienne leur opposer un quelconque consensus scientifique. À cet égard, l’ennemi n’est pas l’État mais l’institution scientifique, et toutes les aides sont acceptables, dans la lutte des hommes libres contre ce nouveau papisme, y compris, avance Feyerabend dans un élan provocateur, celle des Églises, du Capital, des Partis et de l’État.

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06Zone critique
S’il a raison de critiquer l’insuffisante prise en compte de l’histoire des sciences par les tenants de la méthode, force est de constater que Feyerabend ne la prend lui-même en compte que fragmentairement. Il voit que l’histoire est une succession de visions du monde plus ou moins rationnelles, plus ou moins mythologiques. Mais il ne considère pas le tout, et n’envisage pas que la succession puisse être dotée d’un sens, ce que, a contrario, fait la théorie d’un Popper, pour qui ce sens est un accroissement de la connaissance.
Pour Paul Feyerabend, il semblerait qu’il ne s’agisse que d’un jeu. Les théories, les visions du monde se succèdent, diffèrent, se contredisent, dans une absence de sens qui le conduit parfois au cynisme. Comme nombre d’anarchistes, il frôle le nihilisme. On pourrait lui objecter la dialectique d’un Hegel, pour qui les visions du monde ne s’enchaînent pas de façon désordonnée, mais au contraire selon une certaine logique ; ou le profond pessimisme d’un Heidegger, pour qui cet enchaînement (vers toujours plus de calcul) n’a d’autre origine que l’obscurcissement de la question de l’être, l’approfondissement du fossé entre le sujet et l’objet, l’homme et le monde. Enfin, on peut noter chez Feyerabend une certaine naïveté d’ordre juridique.

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07Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Paul Feyerabend, Contre la méthode. Esquisse d’une théorie anarchiste de la connaissance, Paris, Seuil, coll. « Points sciences », 1988 [1975].
Du même auteur – Tuer le temps. Une autobiographie, Paris, Seuil, coll. « Science ouverte », 1996.

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