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Couverture de 'Comment pensent les forets'

Comment pensent les forêts

Eduardo Kohn

Toute forme de vie est potentiellement douée de capacité de représentation et donc de pensée

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Description

Comment pensent les forêts est une œuvre qui entend révolutionner l’anthropologie de la nature. Inspiré par les enseignements qu’il a reçu des indiens Runa d’Amazonie équatorienne, Eduardo Kohn se base sur les travaux en sémiotique de Charles Peirce, pour poser les bases d’une anthropologie « au-delà de l’humain ».

C’est-à-dire une anthropologie qui explore des modes de représentations qui vont au-delà du langage humain en considérant que toutes les formes de vie utilisent les signes pour représenter et penser le monde. Ce n’est donc pas un livre sur les humains mais sur la façon dont ils sont traversés par la pensée de la forêt.

Sommaire

01

In­tro­duc­tion

En tant qu’anthropologue, Kohn a pour projet, bien entendu, de mieux comprendre l’humain, ou plutôt de comprendre ce que signifie être humain. Mais pour ce faire, sa méthode se veut originale, cherchant à aller au-delà de l’humain.

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02

Une an­thro­po­lo­gie au-delà de l’humain

Une anthropologie au-delà de l’humain pour mieux comprendre l’humain, voici une proposition qui pourrait sembler paradoxale. Mais il s’agit là, en fait, d’une méthodologie analytique qui se trouve au fondement même de l’anthropologie, connue sous le nom « décentrement ».

Cette méthode consiste à prendre conscience de son propre enracinement socioculturel, de faire émerger les présupposés culturels hérités de sa propre société pour pouvoir mieux s’en défaire et prendre du recul lorsqu’il s’agit de considérer les autres cultures, sans projeter sur elles ses propres modèles. Ce projet de décentrement, Kohn entend l’opérer à l’échelle non pas de sa société (américaine ou plus généralement occidentale), mais à l’échelle de l’humanité vis-à-vis des autres existants non-humains (exclusivement les plantes et les animaux).

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03

La vie des signes

Tout en se plaçant dans la continuité des travaux récents dans l’anthropologie de la nature et plus précisément sur l’animisme amazonien, Kohn se penche à la fois sur l’animisme des Runa et sur l’animisme de la forêt, c’est-à-dire l’animisme tel que ce phénomène se manifeste. Pour être plus précis, c’est la qualité qu’a la forêt d’être animée et enchantée par une multitude d’êtres vivants, doués de subjectivité et interagissant les uns avec les autres, qui intéresse l’auteur. Ainsi, lorsqu’il dit que la forêt pense, il ne dit pas que ce sont les Runa qui le disent, mais véritablement que c’est la forêt qui pense. Il ne s’agit pas non plus de savoir en quoi elle pense, mais comment ce phénomène se produit. Dès lors, pour comprendre un tel travail, nous devons nécessairement en passer par la question « Qu’est-ce que penser » ?

Pour Kohn, la pensée se définit par la capacité de se représenter le monde et de s’exprimer par la mobilisation de différentes formes de signes. Kohn reprend à son compte les travaux en sémiotique de Charles Peirce et en particulier la distinction qu’il fait entre trois formes de signe : l’icône, l’indice et le symbole. Il montre que ce dernier, fondé sur la convention détachée de son objet (comment le mot chien est détaché physiquement du chien), est une forme de représentation spécifiquement humaine, tandis que les deux autres peuvent être mobilisées par d’autres êtres vivants et permettre ainsi une communication trans-spécifique, un « pidging trans-espèce » comme il le nomme.

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04

L’enjeu vital de la pensée sylvestre

Ainsi, nous l’aurons compris, le projet de Kohn est de « comprendre le lien entre les processus de représentation (qui forment la base de toute pensée) et des processus vivants » (p. 28) incarnés par les humains et toutes sortes d’êtres vivants. Le postulat est simple et on peut le résumer ainsi : le vivant se définit par sa capacité à interagir avec les éléments de son milieu par le biais de l’utilisation de signes, ce que Kohn appelle la « séité » (traduit de l’anglais selfhood). Selon cette affirmation, la pensée est éminemment interactionnelle puisqu’elle est un produit de la relation d’un être subjectif – ou plutôt d’un « soi » – avec son milieu et les autres êtres qui le composent. Or, dans un écosystème aussi dense que la forêt où vivent les Runa, cette « séité » partagée par toutes sortes d’êtres présente une difficulté certaine aux Runa. En effet, en admettant que ces autres êtres peuvent également avoir un point de vue sur eux, leur survie en dépend puisque c’est leur qualité d’être subjectif qui est misée à chaque rencontre.

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05

L’en­che­vê­tre­ment des mondes

Pour les Runa, la frontière entre le monde de l’éveil et le monde onirique n’est jamais très claire. Les nuits de sommeil sont entrecoupées de nombreux moments d’éveil durant lesquels les Runa se racontent leurs rêves. Ce rythme nocturne participe de l’enchevêtrement de ces deux mondes.

Si les Runa accordent autant d’importance à leurs rêves, c’est parce qu’ils ont une incidence sur le monde de l’éveil. En effet, lorsque les Runa rêvent, c’est leur âme qui se détache de leur corps et qui parcourent d’autres espaces dans lesquels elle interagit avec les âmes d’autres créatures et esprits qui peuplent aussi la forêt. En tant que mode de communication, les rêves impliquent dans une certaine mesure la communion. En d’autres termes, cela revient à adopter le point de vue de l’autre, c’est-à-dire à « devenir avec » (Haraway, 2008) l’autre. Mais dans un contexte de relation interspécifique, « devenir avec » l’autre est une menace pour l’intégrité du « soi », car en adoptant le point de vue de l’autre, on risque tout simplement de devenir l’autre.

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06

L’écologie politique des sois

Considérer à la fois la pensée comme vivante et le vivant comme de la pensée a des incidences sur notre compréhension de la relationnalité et par conséquent, a des incidences pour l’anthropologie, puisque selon Strathern (1995), cette discipline concerne fondamentalement « la Relation ». Par ailleurs, Kohn avance que c’est à travers des aptitudes de se représenter le monde, partiellement partagées par tous les êtres vivants, que les relations multi-espèces sont possibles. Cette considération de la pensée vivante a non seulement des implications sur la façon de produire le savoir anthropologique mais aussi de l’appliquer. En d’autres termes, les implications sont politiques ou plutôt « alter-politique », d’après la formule de Ghasan Hage (2012). C’est-à-dire « une politique qui découle non pas d’une opposition à nos systèmes actuels ou de leur critique, mais d’une attention portée à une autre manière d’être, qui implique ici d’autres sortes d’êtres vivants ».

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07

Conclusion

Partant du constat que jusqu’à présent, l’anthropologie avait négligé la capacité représentative des « non-humains » , Kohn présente une solution à ce problème. Il propose de revenir sur la notion même de représentation et rappelle qu’elle n’est pas uniquement symbolique, mais qu’elle peut recouvrir d’autres modalités (iconique et indicielle notamment).

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08

Zone critique

Si les anthropologues se sont désormais bien affranchis de la dichotomie nature/culture dans leurs analyses, celle entre humain et non-humain reste en revanche une difficulté majeure, mais que Kohn est parvenu à dépasser grâce à la sémiose. Il « repeuple les sciences sociales » avec des non-humains en leur donnant la voix et ce, à travers les signes qu’ils expriment eux-mêmes. L’usage de la sémiose est en ce sens révolutionnaire. Mais si son propos est d’étendre la pensée « au-delà de l’humain », cette extension connait une limite. C’est celle qui distingue le monde du vivant de celui du non vivant, c’est-à-dire, selon le cadre théorique qu’il propose dans son livre, des choses incapables de penser, comme les pierres par exemple.

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09

Pour aller plus loin

Ouvrage recensé – Comment pensent les forêts. Vers une anthropologie au-delà de l’humain, Bruxelles, zones sensibles, 2017.

Du même auteur – Kohn, Eduardo, « How dogs dream : Amazonian natures and the politics of transspecies engagement », American ethnologist, Vol. 34, No. 1, 2007, pp. 3–24.

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