
Comment les rabbins font les enfants
Les subtilités de la transmission juive
Description
Comment devient-on Juif ? Question de croyance et de pratique ? Pas seulement, puisque le peuple juif se reconnaît issu d’une même filiation.
Est-ce alors question de biologie ou bien d’héritage, voire d’apprentissage ? Delphine Horvilleur revient sur les subtilités de la transmission juive pour évoquer la complexité de l’appartenance religieuse, communautaire et identitaire. L’ouvrage montre à quel point transmission ne signifie pas réplication : on ne produit pas de l’identique.
C’est là la richesse du judaïsme et de la Thora de se soumettre à une multiplicité d’interprétations pouvant aller jusqu’à la contradiction.
Sommaire
01Introduction
L’ouvrage traite de la fabrique des parents, de l’identité, du désir. Il aborde les questions de filiation, de transmission, d’appartenance, et d’identité au prisme du judaïsme, tout en produisant une réflexion plus large sur le sens de la transmission dans la société contemporaine. De fait, l’individu contemporain est pris entre, d’une part, l’injonction de la société individualiste pour laquelle l’homme doit se construire lui-même dans un fantasme d’auto-fondation et, d’autre part, le repli identitaire qui conduit au communautarisme.
Avec la transmission, notamment en matière de religion, on suggère l’emprise du groupe sur l’individu, là où l’individu devrait avoir le choix. Mais la liberté de choix ne peut-elle pas s’exprimer à partir du moment où une option est déjà présélectionnée ? C’est à partir de l’héritage reçu que l’on peut, librement, choisir de s’en détacher, ou de le renforcer. Sans transmission culturelle, sans bain de langage, on ne peut parvenir à construire son identité propre. « Notre époque […] est prompte à dénoncer toutes les aliénations, particulièrement celles des familles, et à encenser le principe de libération de l’individu au nom du droit qu’aurait chacun dès l’enfance à s’autodéterminer, à se libérer du carcan que la naissance impose » (p. 12).

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02La sortie d’Égypte
Le récit de la sortie hors d’Égypte (l’Exode) tient une place centrale dans la tradition juive. Le récit, lu à Pessah, la Pâque juive, raconte l’émancipation des Hébreux tenus en esclavage en Égypte depuis des siècles. Ils parviennent, sous la conduite de Moïse et d’Aaron, au pays de Canaan. Après le célèbre épisode de la traversée de la mer à pied sec survient l’un des événements fondateurs du judaïsme, où Moïse reçoit les Tables de la Loi au mont Sinaï.
L’Égypte fait figure de matrice pour le peuple hébreu quand bien même la terre promise est ailleurs. L’Exode est perçu comme un enfantement ou un engendrement dans une métaphore filée jusqu’à la volonté de retour du peuple vers la terre mère. Lors de la fête de Pessah, chaque convive revit la sortie d’Égypte à la première personne, bien qu’il s’agisse d’un passé collectif. Si on ne sait pas quelle valeur historique on peut donner à ces événements, ils sont en tout cas mythiques au sens où ils font écho au présent et peuvent être revécus en tout temps. Il s’agit de la libération que chacun peut faire intimement, pour soi.

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03La circoncision, entre mutilation et bénédiction
La pratique de la circoncision (en hébreu, brit-mila) connaît diverses justifications. Certains y ont recours sans se revendiquer du judaïsme, pour des raisons que l’on dit hygiénistes, d’autres se définissent juifs non pratiquants, mais n’y dérogent pas à la naissance de chacun de leurs fils. La circoncision sert à marquer l’histoire dans la chair, avec l’idée que c’est ce qui reste quand on a tout oublié. Elle est le vecteur de la mémoire.
Cette pratique connaît de farouches opposants appelés « intactivistes ». Ces militants du « prépuce intègre » (p. 45) défendent la protection de l’enfant contre les croyances religieuses de ses parents. Les intactivistes craignent les conséquences physiologiques et psychologiques engendrées par cette mutilation génitale.

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04La matrilinéarité en question
Pour le judaïsme orthodoxe, un Juif est l’enfant d’une mère juive. Le judaïsme est réputé matrilinéaire, c'est-à-dire que la filiation se fait par la mère. Or l’auteure montre que la lecture matrilinéaire constitue quasiment une usurpation ou, a minima, une caricature qui dissimule la complexité de la transmission.
La matrilinéarité s’appuierait sur un verset du Deutéronome et sur la prophétie d’Ezra qui aurait expulsé les femmes étrangères et leurs enfants de Jérusalem dans une forme de décontamination culturelle. Mais on ne trouve pas de référence directe à la justification matrilinéaire dans la Bible.
Dans la Mishna, livre qui recense une partie de la tradition orale hébraïque, il est écrit que dès lors que le mariage est valide et l’union sans transgression, l’identité dépend du père : « Lorsqu’une femme qui ne peut virtuellement contracter de mariage légal s’est unie à un partenaire avec lequel elle ne peut établir une validité de mariage, l’identité de l’enfant sera conforme à la sienne » (cf. Shaye Cohen). En somme, Delphine Horvilleur montre que, si l’on suit les textes, l’origine de la matrilinéarité n’est pas attestée et difficilement déductible. Lorsque deux Juifs sont en droit de se marier, la patrilinéarité prévaut et, à celle-ci s’adjoint une matrilinéarité « par défaut », comme le montre le texte de la Mishna, pour les cas de mariages mixtes notamment.

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05La transmission ascendante
Delphine Horvilleur montre que la tradition juive porte l’idée d’une transmission à l’envers : ce sont les générations à venir, dans l’expression de leur judaïsme propre, qui donneront à leurs ancêtres leur identité. Dans une certaine mesure, c’est le Juif à venir, encore dans la matrice, qui reconnaîtra la judéité de ses ancêtres : « Le judaïsme […] fait souvent de la génération suivante la raison d’être de l’engagement de la génération précédente » (p. 116). Dans la Thora, le terme « histoire » trouve son équivalent dans un mot, toledot, qui renvoie à l’engendrement. Il s’agit d’une vision gestationnelle du temps.

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06Ruth la Moabite, figure de l’admission du converti
Si le judaïsme interroge la question de la filiation, notamment à travers la matrilinéarité, il demeure une possibilité pour le non-juif d’intégrer la communauté. La religion juive n’est pas prosélyte, c'est-à-dire qu’elle ne cherche pas à fidéliser de nouveaux membres puisque son héritage se transmet, nous l’avons vu, par la filiation. Cependant, des cas de conversions sont évoqués dans la Bible et certains engendreront des personnages centraux. Parmi les convertis bibliques, Ruth la Moabite apparaît comme une figure incontournable.
Ruth épouse un hébreu et se lie au destin d’Israël. Sa descendance verra naître le roi David (dont elle est l’arrière-grand-mère) : elle est donc « l’ancêtre directe de la lignée messianique. Sans Ruth convertie, pas de messie ! Sans accueil du converti, pas de rédemption possible pour le peuple juif » (p. 146). Là encore, on observe la trace de la transmission inversée puisque la place de Ruth est centrale en tant qu’ancêtre de David et non en tant que fille de tel membre de la communauté.

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07Conclusion
On relève un certain mépris du judaïsme pour le célibataire et pour l’abstinent, car ils ne répondent pas au commandement de procréer (qui ne concerne d’ailleurs que les hommes). L’attachement à la transmission et à la filiation est tel que contrevenir à l’injonction « Croissez et multipliez-vous » (Genèse, 1, 28) est considéré comme un blasphème. De fait, sans descendance, l’homme n’est plus tout à fait à l’image de Dieu et ne répond plus à sa volonté.

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08Zone critique
Delphine Horvilleur prend le parti, à travers le particularisme du judaïsme, de rappeler à chacun de ses lecteurs que nous ne nous sommes pas faits tout seuls. Elle contribue ainsi à rompre le fantasme de l’homme comme origine de lui-même alors même que la société contemporaine nous assène d’une injonction continue à nous penser comme uniques détenteurs de notre propre destin.

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Delphine Horvilleur, Comment les rabbins font les enfants. Sexe, transmission, identité dans le judaïsme, Paris, Grasset et Fasquelle, 2015.
De la même auteure – En tenue d’Ève. Féminin, pudeur et judaïsme, Paris, Grasset, 2013. – Avec Rachid Benzine, Des mille et une façons d’être juif ou musulman, Paris, Seuil, 2017. – Réflexions sur la question antisémite, Paris, Grasset, 2019.

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