
Comment le peuple juif fut inventé
Réexaminer l'histoire de la création du peuple juif
Description
"Comment le peuple juif fut inventé" de Shlomo Sand est une œuvre controversée et provocatrice qui remet en question les idées traditionnelles sur l'identité et l'histoire juives. Sand, historien israélien, soutient que le concept de peuple juif en tant qu'entité ethnique homogène et continue à travers l'histoire est une construction moderne, façonnée par des forces sionistes et nationalistes au XIXe et XXe siècles.
Il interroge des thèmes récurrents de la tradition juive, comme celui de l’exil hors de la Terre sainte ou de l’origine commune de toutes les communautés juives, et remet ainsi en cause l’idée d’une continuité historique d’un « peuple » juif, affirmant qu’il n’existe aucun dénominateur culturel profane rassemblant ces communautés – définies principalement par leur croyance religieuse.
Sommaire
01Introduction
« Comment dénationaliser les histoires nationales ? » C’est à l’aune de cette question que Shlomo Sand propose une critique du récit national juif. L’auteur, se revendiquant marginal car n’étant pas spécialiste de ce champ historique, s’insurge contre la dimension ethnique – voire biologique – et exclusive de ce nationalisme.

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02La nation : éternelle ou fictive ?
Le titre même de cet ouvrage, Comment le peuple juif fut inventé, fait directement référence aux travaux de Benedict Anderson, qui intègre la nation au domaine de l’imaginaire.
Cette conception s’oppose à l’idée commune que l’on se fait des nations, à savoir des « entités premières et presque naturelles, existant depuis toujours » (p. 51), définition entretenue par la confusion du terme de nation avec ceux de peuple et d’ethnie. Tandis que les peuples apparaissent et disparaissent selon les rapports de force entre États, et sont avant tout déterminés par leur attachement à un territoire particulier et à des institutions, l’ethnie fait quant à elle référence à l’idée de communauté naturelle : elle maintient ses membres dans une solidarité de destin, en leur attribuant une origine biologique commune et fantasmée.

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03Un nationalisme particulier : celui du « peuple élu »
Le récit nationaliste juif s’est progressivement fixé au XIXe siècle à travers la prose d’historiens comme I. Jost, M. Hess ou H. Graetz.
Alors que les Juifs d’Europe ont à l’époque de plus en plus de difficultés à s’intégrer dans leur pays de résidence, il apparaît impératif de constituer une nation qui leur soit propre. Ils sont en effet victimes de discriminations xénophobes dans les pays de l’Est, ainsi que de violences antisémites (pogroms de Pologne, Russie, affaire Dreyfus). Il s’agit dès lors de montrer que les communautés juives dispersées forment un peuple uni par une même origine et ne se définissent pas seulement par leur religion. À travers sa grande fresque historique, Graetz est le premier à créer un continuum entre le peuple juif évoqué dans les récits bibliques et la diaspora du XIXe siècle, idée qui sera ensuite développée par des universitaires, comme Yitzhak Baer dans les années 1920.

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04Un récit national qui exclut ?
Afin d’affirmer une continuité directe avec le peuple élu de la Bible, le récit national juif a fait de « l’exil » son thème fondateur.
Il renvoie à deux épisodes précis de l’histoire juive : le premier exil des juifs à la suite de la prise de la Judée par les Babyloniens au IVe siècle av. J.-C. ; et le second, mieux connu, lié à la prise de Jérusalem par les Romains de Titus et la destruction du Second Temple.
Shlomo Sand s’oppose à la vision classique de l’expulsion en masse des juifs de Palestine, arguant que les Romains n’ont jamais pratiqué d’expulsion systématique des peuples conquis et que la période qui suit est une période de prospérité pour la culture religieuse juive en Palestine. Le mythe de l’exil aurait été emprunté à des traditions chrétiennes postérieures.
Selon l’auteur, on a donc dans les faits un « exil sans expulsion ». Mais comment expliquer, dès lors, la diminution du nombre de juifs en Palestine et le phénomène de la diaspora ? Cela se justifie d’abord par des phénomènes de conversion importants, au christianisme d’abord – devenu entre-temps religion d’Empire sous Constantin –, puis à l’islam au moment des conquêtes arabes (VIIe siècle). Une partie des paysans judéens restèrent ainsi sur leur territoire. À cela s’ajoute une émigration prolongée entre le IIe et le VIIe siècle, liée aux conquêtes et à l’usurpation des terres.

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05L’État d’Israël, démocratie ou ethnocratie ?
Le nationalisme juif s’est construit en négatif, par exclusion des autres mouvements nationaux, autour de l’idée d’un peuple errant, sans territoire.
Une partie des penseurs sionistes, Max Nordau, Martin Buber et Nathan Birnbaum entre autres, se sont appuyés sur la science racialiste de la fin du XIXe siècle afin de mettre en avant des « liens du sang », biologiques, entre les juifs modernes et l’antique nation juive, en revendiquant un territoire sur lequel le peuple juif puisse se régénérer. Cette « théorie juive du sang » s’est ensuite répandue au sein des autres courants sionistes et a notamment été reprise par Jabotinsky, père de la droite israélienne . Les recherches portant sur la génétique des juifs ont poursuivi ce travail, s’efforçant de mettre en lumière un « gène juif » commun à toutes les communautés.
Par la suite, Shlomo Sand détaille la mise en place de l’État d’Israël, décrivant une « exploitation cynique de la religion juive dans la mise en œuvre des objectifs du sionisme » (p. 393), l’État empêchant par exemple l’existence d’un mariage civil afin d’éviter tout mélange de populations. Selon lui, Israël est une « ethnocratie juive aux traits libéraux » (p. 424), au service d’une ethnie fictive fondée sur une appartenance religieuse.

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06Conclusion
L’ouvrage se clôt sur une série de questions portant sur les possibles futurs de cet État israélien, en particulier : celui-ci arrêtera-t-il d’utiliser la rhétorique du « peuple élu », qui lui permet de se glorifier en excluant l’autre, et qui représente aujourd’hui un danger pour lui-même ?

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07Zone critique
Comme le laissent supposer son titre et son sujet, l’ouvrage de Shlomo Sand fut très controversé dès sa publication. Il reçut néanmoins un accueil plutôt favorable en France, où il remporta en 2009 le prix Aujourd’hui, récompensant un ouvrage politique ou historique sur la période contemporaine.
La première critique qui lui a été adressée est celle de ne pas être spécialiste de cette question, ce que lui-même admet en déplorant n’avoir pu regrouper autour de lui une équipe multidisciplinaire. Comment le peuple juif fut inventé reste néanmoins un ouvrage de synthèse, fondé sur des sources secondaires, et couvre une période assez large pour sortir de tout champ d’études spécialisé. L’auteur revendique d’ailleurs la forme d’un « essai à caractère historique » (p. 9).

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08Pour aller plus loin
Du même auteur – Comment la terre d’Israël fut inventée – De la Terre sainte à la mère patrie, Paris, Flammarion, 2012. – Comment j’ai cessé d’être juif – Un regard israélien, Paris, Flammarion, 2013. – La fin de l’intellectuel français ?, Paris, La Découverte, 2016.

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