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Couverture de 'Civilisation'

Ci­vi­li­sa­tion

Régis Debray

Réflexions sur la culture et la civilisation

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Description

Régis Debray s’intéresse ici à l’imprégnation de la culture française par la civilisation américaine. Établissant une analogie entre l’Empire américain d’aujourd’hui et l’Empire romain du Ier siècle, du point de vue de leur emprise sur les civilisations respectivement européenne et grecque, il nous invite à considérer cette américanisation comme le processus de transformation et de transmission à l’œuvre dans toute civilisation.

L’ouvrage ne manque pas d’humour : on se plaît à lire l’apologue d’Hibernatus, on sourit de ses comparaisons inattendues et de cette gaieté dont il ne se départit jamais.

Sommaire

01

In­tro­duc­tion

Régis Debray débute son propos par une réflexion sur les notions de civilisation et de culture. Il en vient à expliquer comment la civilisation européenne s’éteint progressivement face à la diffusion sur ses terres d’une nouvelle civilisation, qu’il nomme « américanité » et dont il définit les trois principes fondamentaux.

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02

Qu'est-ce qu'une ci­vi­li­sa­tion ?

Le propre d’une civilisation est de se transformer et de se construire en opposition avec une autre. Aucun de ses traits ne meurt jamais. Même si les civilisations se croisent, toutes ne s’étendent pas. Régis Debray établit une différence entre la civilisation et la culture : une culture a besoin d’une agriculture, par conséquent d’un territoire, quand la civilisation nécessite une cité, une urbanisation, des routes, pour mettre en œuvre sa dynamique d’expansion.

On peut dire qu’une civilisation est victorieuse quand elle n’a plus besoin d’être impérialiste pour imprimer sa marque, ce qui est le cas aujourd’hui de la civilisation américaine.

Certes, une civilisation provient toujours d’une culture, mais elle devient civilisation en la décloisonnant. Régis Debray prend l’exemple du puritanisme anglais : c’est une culture locale qui, en franchissant l’Atlantique, a fait naître la civilisation américaine. Pour être forte, la civilisation a besoin de « satelliser plusieurs cultures à titre d’enclaves, d’avant-postes ou de relais » (p. 27). À ce titre, le modèle américain est un exemple parfait : sur les cinq continents, des « mégapoles » constituent des antennes du modèle américain. Chacune de ces antennes n’est pas une réplique mais une flexion du modèle que l’auteur appelle le « radical irradiant ».

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03

L’amé­ri­ca­ni­sa­tion de la France

Régis Debray s’intéresse à l’imprégnation de notre culture nationale par la civilisation américaine et explique que cette américanisation marque la fin de la civilisation européenne, qui devient désormais une culture. Pour illustrer son opinion de manière amusante et ludique, il développe un petit apologue intitulé « le trouble d’Hibernatus ». Hibernatus est un Français cryogénisé en 1960, peu après ses 20 ans, et qui, décongelé en 2010, se retrouve plongé dans un Paris transformé.

L’apologue est amusant : Hibernatus constate naïvement que tous les endroits typiquement parisiens et authentiques qu’il a fréquentés pendant sa jeunesse ont été remplacés par des enseignes américaines. La francophonie, qu’il a tant défendue, a décliné. L’entreprise est désormais au cœur de la société. La société est devenue marchande ; économistes et juristes y règnent en maître. « Homo œconomicus » triomphe en France et « habite l’anglais ». Le business a envahi la sphère politique : il s’agit plus de gouvernance que de gouvernement et un programme politique constitue une offre.

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04

Qu’est-ce que l’américanité ?

Régis Debray désigne par le terme d’« américanité » la nouvelle civilisation. Il la définit par un élément (l’espace), un régime (l’image) et une « étoile fixe » (le bonheur).

L’américanité se définit par la primauté de l’espace sur le temps. Elle se caractérise par le mouvement, ce que symbolisent la route et la conquête dans l’imaginaire américain. Régis Debray établit une différence entre les lieux, produits d’une histoire, et les « antilieux » qui sont « amovibles, interchangeables et dupliquables à volonté » (p. 113). Les lieux sont liés au temps alors que les antilieux sont liés à l’espace. Quand l’Europe présente des lieux, les États-Unis se caractérisent par leurs antilieux. D’un côté le territoire, c’est-à-dire le temps, de l’autre la terre à conquérir, c’est-à-dire l’espace.

À partir de cette opposition, l’auteur distingue la communication de la transmission : la communication consiste à « transporter une information à travers l’espace », alors que transmettre, c’est « transporter une information à travers le temps » (p. 114). La communication suppose la vitesse, la transmission prend le temps. Sous l’effet de l’américanisation, les « infrastructures de l’espace » ont donc effacé les « infrastructures du temps » (p. 116).

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05

Une remise en perspective historique

Régis Debray replace son analyse dans une perspective historique afin de mettre en évidence le phénomène cyclique d’évolution des civilisations. Il l’annonce dès le titre du chapitre : « Qu’a donc de nouveau la nouvelle Rome ? » Il établit une analogie entre la Rome antique et les États-Unis qu’il nomme « la nouvelle Rome » ou « République impériale ».

De même que Rome a englouti la civilisation grecque en intégrant les vaincus et les étrangers, de même le patriotisme américain a su « embrasser large » (p.192). C’est ainsi que la nation américaine est devenue la première du monde. Ce que l’auteur nomme le « plus » américain tient à sa situation géographique qui en fait une île centrale et protégée pouvant frapper sans être frappée, mais aussi à son pouvoir d’influencer sans soumettre par les armes.

La première des analogies entre la Rome antique et les États-Unis concerne la langue : le latin a été la langue des élites médiévales, comme l’anglais est celle des élites mondiales. Le culte du droit, la religiosité omniprésente, la force militaire et les dynasties familiales constituent d’autres points de ressemblance. Par ailleurs, de la même manière que le Grec raffiné semblait brillant mais pusillanime au Romain mal dégrossi, le Français en vigueur aux États-Unis « oscille entre le petit marquis et le surrender monkey (singe capitulard) ».

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06

Sauver l’avenir plutôt que sauver l’honneur

Régis Debray reprend à l’historien britannique Toynbee sa classification des types de réponses du faible au fort : le type « zélote », qui consiste à « sauver l’honneur, mais pour mourir », et le type « hérodien », qui revient à « sauver l’avenir, mais en se reniant » (p. 226). L’auteur considère qu’il vaut mieux, face à l’américanisation, suivre le type hérodien. Imiter les zélotes s’avèrerait dangereux et vain, car il y faudrait des ressources morales apportées par une conviction religieuse profonde, et ces temps sont passés pour la France. En outre, refuser la course en avant du progrès reviendrait à « rester à la traîne ». D’ailleurs, les exemples historiques de « zélotisme » n’ont eu que des conséquences tragiques et funestes. Enfin, pourquoi ne pas se souvenir que la romanisation de la Gaule a été « globalement positive » ?

Partant du postulat selon lequel « la civilisation c’est la propagation » et la « décadence » une « survie », Régis Debray nous invite à ne pas nous attrister du déclin de l’Europe face au monde américain. Une civilisation ne meurt pas mais se transforme et garde son âme. C’est ainsi que nous sommes restés des chrétiens, comme les chrétiens antiromains restèrent des romains. Toute civilisation porte « un gène récupérable et susceptible d’hybridation » (p. 235) et meurt un jour pour se transformer au contact d’une autre. Cela a été le cas de l’Empire romain, ce sera un jour le cas de l’Empire américain.

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07

Un retour sur des lieux communs

L’Amérique, bastion de la démocratie ? C’est discutable. Le philosophe constate qu’il est mal vu de critiquer l’Amérique, alors que cela ne signifie pas pour autant que l’on soit antiaméricain. Se défendant de ce dernier qualificatif dont on a voulu l’affubler, Régis Debray se dit plutôt « anti-impérialiste ». Selon lui, deux œillères nous empêchent de réfléchir. Tout d’abord, nous ne savons pas prendre de distance.

Ensuite, nous avons le tort de survaloriser l’événement au détriment des « transformations silencieuses » (p.161) que nous ne voyons pas. La non-hiérarchisation des nouvelles sur les chaînes d’information en continu en est la preuve.

D’autre part, si le projet européen initial a été dénaturé, c’est parce que nous avons suivi les idéaux de l’« homo œconomicus ». Il y a eu, après la guerre, une expansion du modèle américain, mais pas de fédération politique européenne. L’Europe s’est construite autour de l’économie et aujourd’hui fusionnent le monde des affaires et le monde politique. Le « commerce des esprits » a disparu, les fonctionnaires de Bruxelles communiquent en anglais, langue qui « n’est celle d’aucun de ses fondateurs » (p.183), et le Parlement européen est une « parodie » du fait de sa non-représentativité des peuples. Les États-Unis d’Europe, qui devaient faire vis-à-vis aux États-Unis d’Amérique, ont en fait contribué à l’expansion du Nouveau Continent et de sa culture.

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08

Conclusion

Dans cet essai, Régis Debray dresse le constat de l’américanisation de la France et démontre comment la civilisation européenne s’est effacée au point de devenir peu à peu une culture, sous l’influence grandissante de l’État américain et de sa force expansionniste. Sans aucune langue de bois, il expose la responsabilité des Européens dans ce processus. Mais son constat est loin d’être pessimiste.

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09

Zone critique

L’analogie qu’établit Régis Debray entre l’américanisation de la France et la romanisation du Ier siècle n’est pas sans pertinence et offre à sa réflexion le recul d’une mise en perspective historique salutaire. C’est également dans une perspective historique que l’historien et critique français Philippe Roger dressait une généalogie de l’antiaméricanisme français dans son essai L’Ennemi américain, publié en 2002.

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10

Pour aller plus loin

Ouvrage recensé – Civilisation : Comment nous sommes devenus américains, Paris, Gallimard, 2017.

Du même auteur – Le Pouvoir intellectuel en France, Paris, Ramsay, 1979. – L'Obscénité démocratique, Paris, Flammarion, 2007. – Un mythe contemporain : le dialogue des civilisations, Paris, CNRS Éditions, 2007. – Le Moment fraternité, Paris, Gallimard, 2009. – Dégagements, Paris, Gallimard, 2010. – Éloge des frontières, Paris, Gallimard, 2010. – Que reste-t-il de l’Occident ? avec Renaud Girard, Paris, Grasset, 2014. – Bilan de Faillite, Paris, Gallimard, 2018. – Du génie français, Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 2019.

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