
Chronique des Indiens Guayaki
Ce que savent les Aché, chasseurs nomades du Paraguay
Description
"Chronique des Indiens Guayaki" de Pierre Clastres est un récit captivant qui nous plonge dans la vie quotidienne de ce peuple amérindien.
L'auteur, qui a vécu parmi les Guayaki, nous offre un témoignage riche et nuancé sur leurs coutumes, leurs croyances et leur mode de vie. Ce livre est bien plus qu'une simple chronique ethnographique, il nous invite à repenser notre rapport à la nature, à la communauté et à la spiritualité. À travers les neuf chapitres de l'ouvrage, on découvre une société où le partage, l'équité et la solidarité occupent une place centrale. Les Guayaki, chasseurs-cueilleurs nomades, nous offrent un exemple fascinant de résilience et d'adaptation.
Ce récit est un incontournable pour quiconque s'intéresse aux peuples autochtones et à la diversité des modes de vie humains
Sommaire
01Introduction
Récit d’un séjour chez des Amérindiens en voie de sédentarisation en ces débuts des années 1960, cette Chronique s’attache à décrire la société guayaki/aché – actuel Paraguay – et ses croyances. Tout au long de neuf chapitres, le lecteur se confronte à un mode de vie et de pensée qui fait fi de l’accumulation et de la propriété individuelle.
Chacun des chasseurs contribue à l’apport nutritionnel du groupe en offrant aux autres ses prises de gibier sans lui-même en consommer, et tout est équitablement partagé. Hommes et femmes, enfants, adolescents et adultes occupent des places et des fonctions rigoureuses auxquelles ils ne peuvent se soustraire.

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02Un peuple primitif avec histoire
Pour Clastres, qui se détourne ainsi de la perspective hégélienne confinant les sauvages à la préhistoire, le fait qu’un peuple soit primitif n’implique pas qu’il soit sans histoire. Les repères historiques qu’utilisent les Guayaki se réfèrent aux cycles personnels des membres du groupe ou aux grands évènements naturels qu’ils ont connus.
Clastres parvient – par la confrontation de ses propres observations avec divers documents espagnols datant de la conquête et les écrits d’un Jésuite du XVIIIè siècle, le père Lozano – à esquisser ce qui fût l’histoire de ce groupe humain ayant perdu l’agriculture. Leur grande mobilité permit aux Guayaki de rester libres jusqu’au début du XXe siècle, quoique pourchassés et régulièrement enlevés par les Blancs paraguayens et les Guarani enrôlés comme « chasseurs de Guayaki ».

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03Parenté et interdits
Porteur des premiers éléments ethnographiques et de vocabulaire, le début du livre nous fait entrer, comme en caméra subjective, au cœur d’un campement guayaki.
La naissance d’un kromi, d’un enfant, permet d’aborder les notions fondamentales de parenté ainsi que le mythe de création du Monde des Guayaki. Le rituel déployé à l’occasion de la naissance est mis en relation par l’ethnologue avec le mythe d’origine qui vit les premiers Guayaki ramper depuis leur demeure souterraine en s’aidant de leurs griffes. De même le petit guayaki doit-il être disjoint de la terre dont il provient, ce qu’assure le bain auquel il est soumis et le massage crânien qui le modèlera jusqu’à la déformation.
En naissant, il fait courir à son père le risque du pane, de la malchance à la chasse, ce qui l’exclurait à coup sûr des indispensables échanges de gibier. Simultanément, la paternité nouvelle donne à l’individu une puissance attractive sur tous les animaux, y compris le terrible jaguar. « Pour rester homme, il faut être chasseur » (p. 24), analyse l’ethnologue, et se garder de devenir gibier. De même les menstruations font courir le risque d’une dangereuse souillure, qu’il faudra, là aussi, circonscrire par un rigoureux lavage avec la liane timbo, un ichtyotoxique dont la sève blanchâtre purifie tous ceux qui, par leur parenté ou leur proximité physique avec la femme en période de menstrues, se trouvent en danger. L’habileté de Clastres à lier descriptions ethnographiques et analyses des mythes nous offre une double lecture tout au long de l’ouvrage. Ainsi ce tison trempé dans l’eau et remis au feu, référence explicite au mythe du déluge universel et de l’incendie qui le précède, devient-il pour Castres l’occasion d’une magnifique leçon d’ethnologie. Si la vie biologique de chacun – accouchement, menstruation, maladie, mort, sexualité – concerne tous les membres du groupe ou presque, c’est que la structure sociale se fonde par la parenté biologique, mais aussi symbolique, avec l’alliance et l’institution des parrains et marraines. Cette dernière donne à la naissance, phénomène biologique mais également social, une « fonction apéritive », c’est-à-dire « ouvrant » l’unité de base vers « un horizon d’alliance » (p. 40). Derrière chaque événement de la vie individuelle est rappelée et renforcée l’appartenance à la communauté.

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04Des institutions indiennes : La guerre, la polygamie, la chefferie
L’ « idéalisme échangiste de Claude Lévi-Strauss » (Chamboredon), qui voyait dans la guerre une rupture de l’échange, est contredit par l’analyse de Pierre Clastres.
Pour ce dernier, qui inverse la proposition, c’est la guerre qui est à la base de l’échange, et même de l’alliance. Lorsque les Guayaki se rendent en juin à la fête du miel, ils commencent par faire une démonstration de violence. Ornées d’un onguent fait de cire et de charbon, du blanc duvet de l’urubu, ou de queues de coati, toutes les bandes d’un même groupe se réunissent pour fêter le retour du printemps.
Après avoir mimé l’attaque, on fait le rituel du kyvai, ces chatouilles qui fondent l’amitié entre les hommes, tous potentiellement ennemis ou rivaux. On chante, on joue de la flûte de roseau, on aime, on noue des alliances matrimoniales – c’est l’intérêt majeur de cette fête pour les jeunes hommes qui ont quitté l’adolescence. Il leur faut devenir pères, en évitant les femmes que l’interdit de l’inceste leur défend d’épouser ou même de toucher.
Avant même d’être nubiles, les femmes guayaki sont l’objet de poursuites assidues de la part des hommes comme des adolescents. Et c’est pour rétablir une forme d’équilibre dans la répartition des partenaires que la polyandrie vient médiatiser d’éventuels conflits. Ce juste partage est matérialisé par le système de couchage, avec ses aires réservées à chacun, enfants et maris, autour du corps de la femme dont la subdivision symbolique en zones antérieure, postérieure, haute, basse et centrale, est parfaitement rigoureuse en dépit des apparence de promiscuité qu’offre le spectacle des feux nocturnes d’un campement.

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05Rites de passage, rites funéraires et meurtres rituels
Après avoir exposé les pratiques alimentaires aché et présenté les quelques rares instruments (poteries, pinceaux à graisses, roseau vrillé sur du bois sec pour allumer le feu) employés dans ce cadre, Clastres s’attache à décrire l’articulation des rites de passage et des mythes.
Tous les enfants n’ont pas la chance d’atteindre l’âge adulte, mais s’ils grandissent, filles et garçons devront se soumettre à des rites de passage aux modalités non-négociables : percement de la lèvre insérée d’un labret d’os puis profondes entailles du dos à l’aide d’une pierre tranchante pour les garçons ; réclusion loin du groupe dès les premières règles et mêmes entailles, sur le ventre, pour les filles.
L’important, explique l’ethnologue, est le lien qui unit ces rituels aux mythes aché : en jetant de la cire dans le feu à l’issue de l’initiation des jeunes garçons, on rappelle le mythe de la marmite qui fût brisée au temps des origines par un enfant désobéissant, plongeant le monde dans une nuit de cendres. C’est pourquoi se soustraire aux rituels menace l’ordre du monde. Pour avoir manqué de courage une jeune fille nubile décèdera mystérieusement.
Clastres finit d’ailleurs par comprendre le pourquoi de l’infériorité numérique des femmes. En effet, si les filles naissent aussi nombreuses que les garçons, nombre d’entre elles disparaissent ensuite. En cause, le rituel du jepy, conçu pour calmer l’âme agressive du défunt et éviter qu’elle ne vienne tuer les vivants. On sacrifie alors une des filles ou filleules du défunt, afin qu’elle l’accompagne dans l’au-delà et le distraie. Placée dans la tombe paternelle, les hommes du groupe piétinent l’enfant à mort.

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06Conclusion
Les travaux de Pierre Clastres, né de cette première recherche de terrain, sur la torture et les rites de passages en tant qu’inscription de la communauté dans le corps, y percevaient une éthique égalitaire. Malgré la difficulté à faire admettre ce point de vue, Clastres reste, en Amérique latine, aux États-Unis comme en Europe, une référence majeure auprès des ethnologues, mais aussi des philosophes.

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07Espace critique
On comprendra que Chronique des Indiens Guayaki n’est pas plus réjouissant que Tristes Tropiques. Mais il est tout aussi stimulant pour la connaissance des peuples sans écriture, en ceci d’ailleurs que la langue, précisément, y joue un rôle majeur. Celle de son auteur tout d’abord : la Chronique des Indiens Guayaki est un chef-d’œuvre littéraire, fait rare chez les anthropologues qui ne sont pas tous des écrivains.
Les tournures de phrase signent chez ce marxiste un grand raffinement. Par ailleurs, le rapport de Clastres à la fonction politique du langage place ce dernier au cœur de sa réflexion et non à sa surface. La parole est en définitive ce qui lie l’ethnologue dans son exercice - poser des questions, tenter d’obtenir des réponses, élaborer des analyses – et l’ethnologisé – qu’il soit chef ou simple chasseur, laconique ou disert, mais toujours accordant le pouvoir aux seuls mots collectivement partagés.

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08Pour aller plus loin
Ouvrage recensé
– Chronique des Indiens Guayaki. Ce que savent les Aché, chasseurs nomades du Paraguay, Paris, Plon coll. Terre Humaine Poche, 1972.
Du même auteur – La société contre l’État. Recherches d’anthropologie politique, Paris, Editions de Minuit, 1974. – Recherches d’anthropologie politique, Paris, Le Seuil, 1980. – Le Grand Parler. Mythes et chants sacrés des Indiens Guarani, Paris, Le Seuil, 1974. Ouvrages sur Pierre Clastres

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