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Capitalisme des parties prenantes

Capitalisme des parties prenantes

Les parties prenantes face aux faits

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Description

En août 2019, la Business Roundtable — le club des grands PDG américains, de JPMorgan à Amazon en passant par Walmart — publie une déclaration qui fait la une partout. Pendant plus de vingt ans, ce même club avait affirmé noir sur blanc qu'une entreprise existe d'abord pour ses actionnaires. Là, 181 dirigeants signent l'inverse : l'entreprise doit servir aussi ses salariés, ses clients, ses fournisseurs, les communautés où elle opère. Le mot qui circule, c'est stakeholder capitalism, le capitalisme des parties prenantes. Sur le moment, ça sonne comme un tournant historique.

L'idée n'est pas neuve. Elle traîne dans les écoles de commerce depuis les années 1980, portée notamment par le philosophe Edward Freeman, et le Forum de Davos en avait fait sa bannière dès sa fondation. Mais en 2019, avec les inégalités qui explosent et la pression climatique, elle prend une force nouvelle. On promet une entreprise qui ne compte plus seulement le profit trimestriel, mais l'empreinte qu'elle laisse sur tout ce qui l'entoure. Une promesse belle, large, et impossible à mesurer en une phrase.

Le problème, c'est que quelques années plus tard, des chercheurs ont pu comparer ce qui avait été dit à ce qui avait été fait. Les signatures étaient publiques, les comportements aussi. Et l'écart entre les deux mérite d'être regardé de près, parce qu'il raconte quelque chose de plus général sur ce qui se passe quand une entreprise s'engage sans que personne ne puisse lui demander des comptes.

La question que l’on se pose : Que devient une promesse d'entreprise quand rien ni personne ne peut la rendre contraignante ?Ce que l’on va voir : On confronte le moment où le capitalisme des parties prenantes s'est proclamé à ce que les faits, une fois mesurés, en ont réellement montré.

Sommaire

01

Chapitre 1 — La promesse de Davos, réécrite en 2019

Pour comprendre le bruit qu'a fait la déclaration de 2019, il faut savoir d'où venait la Business Roundtable. Depuis 1997, ses principes de gouvernance affirmaient que la mission première d'une entreprise était de générer un rendement pour ses actionnaires. C'était la doctrine dominante depuis les années 1970, résumée par une formule de l'économiste Milton Friedman : la seule responsabilité sociale d'une entreprise, c'est d'augmenter ses profits. Tout le reste, disait-il, appartient à la sphère privée des individus, pas à celle des dirigeants qui gèrent l'argent des autres.

Le capitalisme des parties prenantes propose l'inverse. Une entreprise n'est pas qu'une machine à rendement pour ceux qui détiennent son capital ; c'est un nœud de relations avec des gens qui dépendent d'elle sans posséder une seule action. Le salarié qui y passe sa vie. Le fournisseur dont elle représente la moitié du carnet de commandes. La ville qui a construit son économie autour de son usine. Freeman avait formalisé ça dès 1984 : négliger ces parties prenantes, disait-il, c'est mal comprendre ce qu'est vraiment une entreprise.

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02

Chapitre 2 — 181 patrons signent, puis regardent ailleurs

Le premier test est arrivé vite, et il était embarrassant. Peu après la publication, des chercheurs ont remarqué un détail que la communication avait passé sous silence : dans la grande majorité des entreprises signataires, le conseil d'administration n'avait jamais été consulté ni n'avait approuvé la déclaration. Les PDG avaient signé au nom de leur société un engagement qui, en principe, aurait dû passer par l'organe censé représenter cette société. Un engagement pris sans passer par la case gouvernance ressemble moins à une réorientation qu'à une signature de plus au bas d'une pétition.

Puis est venu le vrai test grandeur nature : la pandémie de 2020. Voilà exactement le genre de moment où le capitalisme des parties prenantes devait se voir. Salariés en danger, communautés fragilisées, fournisseurs à bout — c'était l'occasion de prouver que la promesse pesait quelque chose. Des économistes ont donc comparé, sur les premiers mois de la crise, le comportement des entreprises signataires à celui de comparables non signataires.

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03

Chapitre 3 — Ce que les chiffres ont fini par dire

Au-delà de l'épisode de 2019, la question de fond restait ouverte : est-ce que les entreprises qui se présentent comme vertueuses envers leurs parties prenantes le sont vraiment quand on regarde leurs actes ? C'est là que les scores ESG — environnement, social, gouvernance — devaient servir de boussole. Notés par des agences, censés mesurer la performance non financière, ils ont explosé dans les années 2010 pour devenir un marché de plusieurs milliers de milliards de dollars d'actifs. En théorie, une bonne note ESG signale une entreprise qui traite bien son monde.

En pratique, plusieurs études sont venues doucher l'enthousiasme. Des chercheurs ont montré que les notes d'une même entreprise variaient énormément d'une agence à l'autre — bien plus que les notes de crédit financier, par exemple. Autrement dit, deux évaluateurs sérieux ne s'accordaient souvent même pas sur le fait qu'une entreprise soit bonne ou mauvaise élève. Difficile de piloter une transformation avec un thermomètre qui donne des valeurs différentes selon qui le tient.

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04

Chapitre 4 — Quand une promesse remplace une règle

Ce que l'histoire du capitalisme des parties prenantes révèle dépasse le sort d'une déclaration de 2019. Elle montre ce qui arrive à un engagement quand il n'existe aucun mécanisme pour le rendre exigible. Une promesse d'entreprise sans sanction possible n'est pas une contrainte affaiblie : c'est un objet d'une autre nature. Elle appartient au registre de la réputation, pas à celui du droit. Et ces deux registres n'obéissent pas aux mêmes lois. On peut trahir une réputation lentement, discrètement, sans qu'un juge ne s'en mêle jamais.

Le cœur du problème est un conflit que la belle formule masque. Un dirigeant qui doit rendre des comptes à tout le monde ne rend, en pratique, de comptes à personne. Quand une décision oppose l'intérêt des salariés à celui des actionnaires — et la plupart des décisions importantes le font — la doctrine des parties prenantes ne dit pas comment trancher. Elle donne au dirigeant une liberté quasi totale de justifier n'importe quel choix au nom d'une partie prenante ou d'une autre. Là où l'actionnariat imposait au moins un critère mesurable, le stakeholder capitalism peut offrir un alibi à presque tout.

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05

Conclusion

La déclaration de 2019 a fêté ses cinq ans dans une relative indifférence. La Business Roundtable ne l'a jamais démentie, mais elle ne l'a jamais transformée en critère opposable non plus. Elle reste ce qu'elle était le jour de sa publication : une page où 181 dirigeants ont écrit qu'ils voulaient bien faire, et qui n'a rien changé de mesurable à la façon dont ils gèrent quand les intérêts s'opposent. Les chercheurs qui ont regardé les actes plutôt que les mots ont trouvé, à chaque fois, à peu près le même écart.

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