
Caliban et la Sorcière
Lutte des classes dans une perspective féministe
Description
Dans cet ouvrage majeur, la philosophe féministe Silvia Federici propose une relecture de l'histoire du capitalisme à travers le prisme de l'oppression des femmes. L'auteure se concentre notamment sur les chasses aux sorcières qui ont sévi en Europe aux XVIe et XVIIe siècles. Federici montre que la persécution des femmes qualifiées de "sorcières" a été un élément clé dans la transition du féodalisme au capitalisme.
En brisant le contrôle des femmes sur leur corps et leur reproduction, cette vague de violences a permis de soumettre la force de travail féminine aux impératifs de l'accumulation primitive du capital. Au-delà de cette analyse historique, le livre enrichit de manière substantielle la théorie féministe. Federici met en lumière les liens étroits entre l'exploitation des femmes, la division sexuée du travail et les rapports de genre, de classe et de "race" qui ont façonné le développement du capitalisme.
Sommaire
01Introduction
À la fois description diachronique, par une histoire socioéconomique étalée sur cinq siècles (XVe-XXe), et analyse économique synchronique des moments clefs de cette histoire, l’ouvrage défend l’idée selon laquelle l’accumulation primitive n’aurait pas seulement précédé, mais présidé à chacune des phases du développement capitaliste. L’auteure postule que la concomitance de la chasse aux sorcières et de l’apparition du capitalisme n’est pas accidentelle, et que la naissance de l’époque moderne sur les ruines du féodalisme, loin de tenir ses promesses d’émancipation, a durablement déstructuré et affaibli le monde paysan et ouvrier.

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
02Crise du féodalisme, hérésies et rébellions
Au XVe siècle, le monde féodal entre dans une crise dont il ne se relèvera pas. L’entrée dans le capitalisme que permet la « concentration préalable de capital et de travail » (p. 102) – ce que Marx appelle l’« accumulation primitive » – se produit à un moment où les forces sociales en présence sont en pleine ébullition. Le monde féodal, nous dit Federici, est « une incessante lutte de classes » (p. 44) : émeutes, soulèvements, mouvements de sans-terre, millénarismes et hérésies partagent une même utopie égalitariste.
Les révoltes ouvrières, les guerres des paysans ou les utopies religieuses, si elles aboutissent à quelques éphémères réalisations collectivistes (les Ciompi de Florence, les travailleurs de la laine à Bruges ou les Anabapstistes à Münster), sont stoppées par la « contre-révolution » menée par les classes possédantes sur ce prolétariat naissant : le marquage au fer, le fouet, la pendaison menacent travailleurs rebelles et vagabonds, tandis que l’accusation d’hérésie est régulièrement brandie par les patrons pour mettre à mort les ouvriers indociles.
La persécution des hérétiques, pour lesquels l’Inquisition fut créée, n’est pas le seul fait de l’Église, mais également des autorités séculières, qui y recourent abondamment dans le but de conserver une politique de bas salaires. D’instrument de liberté tel qu’il avait un temps été envisagé du point de vue des serfs, le salariat est devenu instrument d’asservissement.

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
03« Accumuler le travail et avilir les femmes » : procréation forcée, viol et prostitution
La reprise en main du pouvoir par les classes possédantes s’est exercée par le biais d’une étonnante politique de « sexe gratuit » : le viol des femmes pauvres est décriminalisé, ouvrant de véritables chasses aux femmes auxquelles on estime que la moitié des jeunes gens s’y livrent, seuls ou en bandes.
Condamnées dès lors à la prostitution, elles rejoignent les bordels d’État récemment créés par les classes dirigeantes et soutenus par l’Église à des fins de paix sociale. Si, au XVIe siècle, les bordels municipaux seront fermés et les prostituées pourchassées ou bannies, ces pratiques eurent un effet durable sur les solidarités de classe entre hommes et femmes. Pour Federici, qui n’hésite pas à parler de « terrorisme d’État » (p. 183) à propos de leur soumission forcée, « les femmes ont subi un processus unique d’avilissement social qui était fondamental pour l’accumulation du capital et qui est demeuré tel depuis lors » (p. 132).

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
04Mécanisation des corps et construction de la différence sexuelle
Les sorcières telles que les définit la Renaissance, ces siècles d’humanisme qui furent pour les femmes et les pauvres des siècles d’obscurantisme et de terreur, ont suivi le sort des hérétiques, parmi lesquels les femmes étaient nombreuses. Les débuts des temps modernes signalent une volonté de domestication des femmes et de ce que Michel Foucault dans Surveiller et punir (1975) appellera la « disciplinarisation des corps ».
C’est paradoxalement au milieu du XVIe siècle, où les principes de rationalité et de tolérance religieuse commencent à s’établir, que le pic de la persécution des « sorcières » est atteint. Le développement, sinon le pullulement, de textes et de gravures, diffusés par l’imprimerie naissante et décrivant les supposées pratiques sorcières témoignent d’une véritable fascination intellectuelle chez les religieux, mais aussi les philosophes les plus rationalistes.

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
05La chasse aux sorcières : un terrorisme d’État
Federici observe que la chasse aux sorcières n’est que rarement, voire pas du tout, mentionnée dans l’histoire du prolétariat, et qu’elle est même l’un des phénomènes « les moins étudiés de l’histoire européenne » (p. 255). Longtemps abordée comme relevant du folklore ou de l’histoire religieuse, alors qu’elle est, au final, le plus souvent le fait d’autorités civiles, ces campagnes de terreur ne sont reliées à la question politique et économique que par les féministes. « (C)ontrairement à l’idée propagée par les Lumières, la chasse aux sorcières ne fut pas le dernier feu d’un monde féodal mourant. Le concept même de “ sorcellerie ” ne fut pas formulé avant la fin du Moyen Âge » (p. 261).
Leur apogée se situe entre 1580 et 1630, en pleine naissance du capitalisme mercantile qu’accompagne un changement fondamental d’institutions politiques : l’État s’empare de ce qui n’était jusque-là qu’une affaire religieuse parmi d’autres. Il s’agit avant tout d’imposer à tous, par la violence, la législation introduite à la même époque « pour réguler la vie familiale, le genre, et les rapports de propriété » (p. 298).

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
06Europe et colonies : une « division internationale et sexuée du travail »
Aux XVIe et XVIIe siècles, la nécessité pour le nouveau système mercantile de s’appuyer sur une main-d’œuvre abondante et bon marché pousse dans deux directions que Silvia Federici décide de penser conjointement, hors de tout propos eurocentré : l’exploitation de la moitié féminine de la population européenne, et celle des peuples colonisés.
Soulignant que « la division internationale du travail (…) émergeait sur la base de la colonisation de l’Amérique, de la traite des esclaves et de la chasse aux sorcières » (p. 321), l’auteure trace clairement un parallèle utile à sa démonstration, tout en précisant ses évidentes limites (elle parle ainsi de « proportions génocidaires » à propos de l’exploitation de la force de travail en Amérique, où la population autochtone connut une destruction allant jusqu’à 95%).
Déplacés de force de leurs terres désormais privatisées, Amérindiens, Africains déportés et femmes paysannes d’Europe ont perdu d’un même coup leurs communautés et leur autonomie. Des formes comparables de répression furent exportées et appliquées au Nouveau Monde, pour être ensuite réimportées en Europe. Tous subirent un processus de naturalisation. Les sociétés non européennes sont envisagées sous le prisme du satanisme et du cannibalisme. Les attaques contre les dieux indigènes prennent la forme, à partir du début du XVIIe siècle, de chasses aux sorcières ciblant les femmes tout comme en Europe, selon les mêmes modèles d’enquête.

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
07Conclusion
Silvia Federici, par sa démonstration magistrale des liens existant entre, d’une part, la marginalisation des femmes dans la sphère du travail et l’exploitation de leur force tant productrice que reproductrice, et, d’autre part, le phénomène encore mal compris de la chasse aux sorcières, dévoile l’évidence de mécanismes communs tout au long de l’histoire mondiale. Elle voit dans les Communardes de 1871, dépeintes dans la presse comme des sorcières et exécutées par centaines, une nouvelle incarnation de ces persécutions.

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
08Zone critique
Par cet ouvrage riche en illustrations et en notes précieuses, Federici montre que la fin de l’économie de subsistance, qui s’appuyait sur la solidarité familiale et la complémentarité au sein du couple, passa par la destruction de l’image de la femme et de ses capacités.

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !
09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Caliban et la Sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive, Genève/Paris/Marseille, Entremonde/Senonevero, 2014.
De la même auteure – Le capitalisme patriarcal, Paris, La Fabrique, 2019.

Téléchargez Dygest
pour avoir une expérience complète !












