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Business Model

Olivia Chambard

L’Université, nouveau laboratoire de l’idéologie entrepreneuriale

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Description

Depuis le milieu des années 2000, les formations à l’entrepreneuriat se multiplient dans les universités françaises. Se donnant pour objectif d’insuffler l’esprit d’entreprendre chez les étudiants, elles promeuvent également un nouveau modèle pédagogique construit en référence au monde de l’entreprise. Fruit d’une enquête sociologique de huit années, cet ouvrage étudie la façon dont se déploie ce nouveau domaine de l’enseignement supérieur.

Bien qu’assez large pour permettre à de nombreux acteurs d’y trouver leur place, l’éducation à l’entrepreneuriat demeure indissociable d’une idéologie néolibérale exaltant les vertus de la concurrence et de la recherche du profit individuel.

Sommaire

01

In­tro­duc­tion

Le mot « entrepreneuriat » fait son entrée dans le dictionnaire en 2002. Il connaît depuis une popularité croissante : le nombre de ses occurrences dans la presse augmente de façon exponentielle depuis le début des années 2010.

Ce succès n’épargne pas l’université, où les dispositifs de formation et de sensibilisation à l’entrepreneuriat se multiplient, proposant un nouveau programme éducatif centré non plus sur l’apprentissage de savoirs universels et désintéressés mais sur l’acquisition d’un esprit entrepreneurial, c’est-à-dire d’une certaine façon de penser et d’agir dans la sphère économique.

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02

L’homo en­tre­pre­nans, une cause politique

La promotion de l’entrepreneuriat est le résultat de la mobilisation d’acteurs hétéroclites, dont les intérêts ne convergent pas toujours. Le patronat constitue, historiquement, la première de ces forces. La bourgeoisie économique et militaire française alimente depuis la période prérévolutionnaire une critique du modèle français de formation des élites.

D’abord dirigée contre les humanités (philosophie, littérature, langues anciennes), considérées comme inutiles au commerce, elle a progressivement imposé l’enseignement des savoirs pratiques tels que les mathématiques, la géographie et les langues vivantes. La massification scolaire, amorcée dans les années 1960, rapproche du même coup l’enseignement supérieur des besoins de main-d’œuvre en ouvrant progressivement des formations ne menant ni au secteur libéral ni à l’enseignement comme c’était jusqu’alors le cas.

Les années 1970 marquent une réorientation du militantisme patronal, qui passe d’une défense de la libre entreprise (donc d’un droit garanti par des institutions) à la promotion de l’esprit d’entreprise (donc d’une attitude individuelle). La figure de l’entrepreneur est érigée en modèle à suivre et en solution aux crises économiques que traverse alors la France. Ce tournant rhétorique permet au patronat de situer la cause de la récession dans une supposée culture française anti-entrepreneuriale. Formulé ainsi, le problème semble devoir être résolu par des politiques culturelles de sensibilisation à l’esprit d’entreprise. Le « french bashing » (p.289) et la référence constante aux États-Unis contribuent à la diffusion d’un nouveau programme éducatif d’inspiration patronale. Ce discours est repris par certains enseignants d’écoles de commerce, qui s’efforcent alors de mettre en place des formations à l’entrepreneuriat de façon décentralisée dans leurs établissements respectifs. Ces premiers programmes s’appuient sur l’émergence et le succès, outre-Atlantique, des « entrepreneurial studies ». Les travaux qui en découlent fournissent une première légitimité académique aux modules d’éducation entrepreneuriales qui émergent à HEC et l’ESSEC. Ces formations accompagnent la frénésie entrepreneuriale des années 1990 et du début des années 2000 (avant l’explosion de la bulle internet).

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03

L’esprit d’entreprise : un problème d’éducation ?

Le « cadrage culturel de l’esprit d’entreprise » (p.50) a conduit à chercher la solution au marasme économique français dans des programmes d’enseignement. Cette « requalification éducative » (p.75) a été achevée par le jeu de la division du travail au sein de l’administration publique.

Lors de leur lancement à la fin des années 2000, les premiers projets de formation à l’entrepreneuriat impliquaient, sans que leurs taches respectives soient précisément établies, les services ministériels chargés des Finances, de la Recherche, et de l’Enseignement supérieur. Progressivement, c’est à la direction de l’Enseignement supérieur qu’échoit son élaboration concrète. L’entrepreneuriat devient donc une question d’enseignement et de pédagogie.

Son intégration à l’université a nécessité un travail préalable de définition de l’entrepreneuriat. Le terme, polysémique, est en effet employé indifféremment pour désigner l’acte de création d’une entreprise et une attitude entreprenante, devenant parfois même synonyme d’innovation ou de goût du risque. Les fonctionnaires en charge de la mise en place du programme ont ainsi rédigé un référentiel à destination des universités qui propose une définition de l’entrepreneuriat et donne un certain nombre d’objectifs aux formations.

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04

Les contours de l’université en­tre­pre­neu­riale

L’attitude entrepreneuriale est souvent opposée par ses promoteurs à deux figures : le fonctionnaire d’une part, l’étudiant de Lettres d’autre part.

L’un dans l’autre, l’entrepreneuriat semble donc peu en phase avec l’univers académique. Dans cette discipline, la légitimité des enseignants se joue non pas à leurs publications ni à la connaissance des travaux universitaires de leurs confrères, mais plutôt à leur expérience en entreprise. Les carrières purement académiques, fortement valorisées dans les autres matières, y sont nettement discréditées.

Ce primat du professionnel sur le scolaire inspire des pédagogies, elles aussi, en décalage par rapport au reste de l’enseignement supérieur. Les professeurs comme les élèves disent accorder une importance particulière au charisme et à l’aisance orale. Le bluff lors des présentations orales est encouragé par certains enseignants, au motif qu’il fonctionne souvent dans le monde professionnel. Les cours et séminaires recourent parfois à des « pédagogies du ludique » (p.150), confrontant les étudiants à des jeux censés leur inculquer des compétences utiles dans le monde de l’entreprise. Les formations sont également organisées sur des périodes courtes, contraignant les étudiants à produire des rendus par groupe et en très peu de temps, de façon là encore à se rapprocher de la « réalité professionnelle » (p.161).

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05

L’éducation à l’en­tre­pre­neu­riat et l’idéologie néolibérale

Le programme très normatif de l’éducation à l’entrepreneuriat interroge sa dimension politique. Au terme de son enquête, Olivia Chambard conclut à une pluralité des usages de l’entrepreneuriat, qui ne peuvent tous être rigoureusement qualifiés de néolibéraux. Elle identifie ainsi un « usage socio-éducatif » (p.222) de l’entrepreneuriat, qui le conçoit comme un outil de lutte contre le chômage des jeunes et contre l’aliénation que représente parfois le salariat.

Pour certains, l’éducation à l’entrepreneuriat permet aux étudiants d’acquérir des savoir-être valorisés par les employeurs, donc de décrocher un emploi salarié. Pour d’autres, créer son entreprise est considéré comme la meilleure façon de « se réaliser » (p.225) en décidant soi-même de l’activité qu’on exerce.

Pour autant, la plupart des autres usages de l’entrepreneuriat sont d’orientation néolibérales. L’« usage économiciste » (p.210) consiste à voir ce programme éducatif comme une façon de diffuser auprès des étudiants un « sens commun néolibéral » (p.211) caractérisé par l’adhésion à certaines valeurs et certaines croyances telles que la méfiance à l’égard de l’intervention étatique dans le champ économique, l’idée que seule l’entreprise capitaliste crée de la richesse (et donc de la croissance) et que les individus sont entièrement responsables de leurs réussites et de leurs échecs. Cet usage s’accompagne d’une promotion du « réalisme économique » (p.215), au nom duquel l’utilité sociale des entreprises n’est pas prise en considération.

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06

S’émanciper des hiérarchies sociales par l’en­tre­pre­neu­riat ?

Souvent présenté par ses partisans comme une façon de se créer son propre emploi et d’échapper aux servitudes du marché du travail, Olivia Chambard montre que l’entrepreneuriat a au contraire « moins de chances de rebattre les cartes sociales que de conforter les hiérarchies » (p.262). La longue durée de son enquête lui a permis de suivre les trajectoires d’étudiants en entrepreneuriat après leur formation. Contre le mythe du « self made man », elle montre que les ressources économiques et culturelles que les individus tirent de leur origine sociale sont déterminantes dans le choix de créer ou non une entreprise, et surtout dans le succès de ce projet.

Créer son entreprise reste un phénomène très minoritaire, même au sein des anciens étudiants en entrepreneuriat. La plupart des candidats à ces formations en sont conscients et y postulent dans le but d’ajouter à leur curriculum vitae un élément qu’ils savent valorisé par les employeurs. Paradoxalement, l’éducation à l’entrepreneuriat est alors utilisée comme un moyen d’accès au salariat. Cette posture est généralement assumée par des étudiants qui se savent, d’une part, dépourvus des ressources nécessaires à la création d’entreprise, et d’autre part en possession de diplômes suffisants à leur assurer un emploi salarié stable et correctement rémunéré.

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07

Conclusion

Pour Olivia Chambard, l’éducation entrepreneuriale constitue une forme scolaire nouvelle, cherchant à abolir la séparation entre l’apprendre et le faire qui structure l’enseignement supérieur depuis sa création.

Antiacadémique, l’entrepreneuriat s’est pourtant fait une place à l’université grâce au soutien des gouvernements successifs. Il œuvre à présent à en transformer l’organisation en la rapprochant de celui des entreprises privées. Il contribue dans le même temps à la diffusion d’un sens commun néolibéral auprès des étudiants. La promotion de ces programmes de formation s’appuie pourtant sur des présupposés critiquables.

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08

Zone critique

Cet ouvrage constitue une enquête inédite sur le thème de l’éducation à l’entrepreneuriat en France, phénomène récent encore peu étudié. Issu d’une thèse de doctorat, il s’appuie sur un matériau empirique dense qui en étaye solidement le propos. Olivia Chambard convoque en outre un grand nombre de références classiques de la sociologie. L’idée, au fondement de son travail, selon laquelle la fonction de l’éducation est d’organiser une socialisation systématique des jeunes générations aux valeurs et aux croyances socialement dominantes remonte aux travaux canoniques d’Émile Durkheim.

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09

Pour aller plus loin

Ouvrage recensé – Olivia Chambard, Business Model. L’Université, nouveau laboratoire de l’idéologie entrepreneuriale, Paris, La Découverte, coll. « Laboratoire des sciences sociales », 2020.

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