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Couverture de 'Bali'

Bali

Clifford Geertz

Interprétation d’une culture

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Description

Cet ouvrage est le premier livre de Geertz traduit en français, dix ans après la version originale (1973). Ce recueil contient sept articles (1959-1973), tous consacrés à l’analyse de l’organisation villageoise. Sa publication constitue un tournant radical en anthropologie.

Si le sujet dont il traite est classique, la façon dont l’auteur l’aborde est novatrice. En s’affranchissant des typologies et des théories, l’auteur propose d’interpréter la culture comme un assemblage de textes, composés de symboles à déchiffrer.

Sommaire

01

In­tro­duc­tion

Lorsque la version française de The Interpretation of Cultures (1973) est publiée, Geertz compte déjà dans sa bibliographie une vingtaine de livres. Il enseigne comme professeur depuis plus d’une décennie au prestigieux Institut d’études avancées de l’université de Princeton.

Geertz a effectué un terrain en Indonésie (1957-1958) en présence de sa femme. Il n’est que très peu retourné dans ce pays (un mois en 1971, une semaine en 1985), dissuadé par les massacres de communistes ou sympathisants perpétrés en 1965 et en 1966 par des groupes paramilitaires, en bénéficiant de l’appui de la CIA. Il se rabat donc sur le Maroc (enquête de 1964 à 1969), évoqué à titre comparatif dans ce livre. Les matériaux ethnographiques sur lesquels il s’appuie sont collectés bien avant l’édition hexagonale de l’ouvrage.

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02

En finir avec les typologies

Il faut lire la description de trois villages balinais, à l’organisation très différente, et atteindre la page 41 pour comprendre où Geertz souhaite nous entraîner. Il entend démontrer – et il y parvient avec un certain succès – que si le recours aux typologies est fréquent en anthropologie sociale, il n’est pas pertinent pour comprendre une culture. Il distingue deux sortes de classement typologiques. Le premier consiste à se focaliser sur le plus petit dénominateur commun en écartant systématiquement les éléments, les paramètres spécifiques.

Dans ce cas, « [l]es variations sont interprétées comme des déviations du modèle général » (p. 41). Il en résulte un tableau d’une culture, d’une société, totalement affranchie de la réalité. Celui de « la culture chinoise », par exemple, n’existe bien entendu, au regard de la diversité et de la complexité de ses composantes, que dans l’imaginaire de celui qui le brosse décrit. Le second cas de figure constitue ce que Geertz appelle « l’approche par “l’unité représentative” » (p. 41). Là, il s’agit de choisir, par exemple, un village, qui soit typique, formant ainsi un « échantillon représentatif » de tous ceux que compte un pays.

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03

La pensée, une activité sociale

Pour Geertz, le village typique balinais n’a pas plus d’existence que la culture typique balinaise. Cela ne saurait pourtant signifier que, pour lui, il n’y a pas de spécificité balinaise. Celle qu’il a mise au jour n’est pas immédiatement perceptible pour la simple raison qu’elle ne résulte pas d’une description de ses caractéristiques matérielles ou extérieures, mais d’une analyse des façons de penser, de se définir et de percevoir les autres. Partant du postulat, que « la pensée humaine est une activité essentiellement sociale » (p. 110), il va étudier les notions de personne, de temps et les comportements des Balinais, qui sont « fiers d’être un îlot hindou dans une mer musulmane » (p. 229).

Geertz recense les six façons que les Balinais ont de désigner les personnes. Il nous apprend, par exemple, que les prénoms (composés de deux syllabes) ne veulent rien dire et ne servent qu’à désigner les enfants. Les personnes sans successeurs sont considérées comme des mineurs, car ils vivent dans la dépendance comme les enfants et les arrière-grands-parents. Par ailleurs, il n’existe pas de diminutif ou de petits noms pour les amoureux. Les parents sont nommés par rapport au prénom de leur premier enfant (« mère de… », « père de… »), puis quand ils deviennent grand-parent de celui de leur premier petit enfant (« grand-père de… », « grand-mère de… »). C’est la procréation qui amène l’identification (et non le mariage) d’une personne, laquelle est située non par rapport à ses ancêtres (fils ou fille de…) mais par rapport à ses descendants.

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04

Le combat de coqs

Le texte intitulé « Jeu d’enfer. Notes sur le combat de coqs balinais » est incontestablement le plus connu du recueil. L’auteur y aborde trois sujets dont l’analyse est entremêlée : l’inconfort lié à la découverte d’un terrain de recherche, le combat de gallinacés comme métaphore de la vie balinaise et la méthode pour l’analyser.

Quand Geertz arrive début avril 1958 avec son épouse, également anthropologue, dans un petit village balinais, ils sont tous les deux abattus (par le paludisme) et passablement déçus voire démotivés, car il ne se passe rien. Ils ressentent la désagréable impression d’être invisibles, inexistants, fantomatiques. La population s’évertue à les éviter scrupuleusement. La situation, très classique au début des enquêtes ethnographique, est pourtant rarement abordée dans la littérature scientifique. Les anthropologues préfèrent effectivement laisser croire au lecteur que dès leur arrivée ils sont acceptés, adoptés et divinement reçus. L’ennui et la marginalisation du couple vont soudainement disparaître à la faveur d’un combat de coqs clandestin auquel ils assistent. Une descente de la police javanaise, armée de mitraillettes, arrête brutalement le troisième match et provoque une dispersion généralisée du public et des parieurs.

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05

L’an­thro­po­logue comme auteur

Homme de terrain, infatigable observateur des pratiques humaines, Geertz est également doté de grandes qualités littéraires. Il conçoit d’ailleurs l’anthropologie comme une discipline partagée entre deux activités : le terrain et l’écriture. Pour lui, l’anthropologue est aussi un auteur, qui écrit ici ce qu’il a observé là-bas (pour paraphraser le titre d’un de ses livres). Il considère que « la culture d’un peuple est un ensemble de textes […] que l’anthropologie s’efforce de lire par-dessus l’épaule de ceux à qui ils appartiennent en propre » (p. 215).

La démarche de cette anthropologie interprétative revient à décrypter des représentations mais, à l’image de cette métaphore, avec une incompressible distance. Parfois qualifiée de textualiste, elle consiste à procéder comme pour un objet littéraire : comprendre ce qu’il dit (la signification) et déceler les moyens utilisés (les procédés symboliques). Ce travail s’apparente en fait à une mise en abîme. Il s’agit d’interpréter de manière doublement littéraire (un commentaire porté par une écriture élégante) comment une population interprète ses propres pratiques. Pour Geertz, il lui faut renoncer définitivement à considérer les faits sociaux comme des choses (comme le préconisait Durkheim). Cela nécessite également de s’affranchir des catégories binaires d’analyse (profane, sacré ; individuel, collectif…) et des théories classiques d’interprétation (culturalisme, diffusionnisme et autre structuralisme) qui formatent les travaux en les inscrivant dans un moule disciplinaire.

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06

Conclusion

S’il ne fallait retenir qu’un texte de ce recueil, ce serait sans hésiter celui consacré au combat de coqs. C’est d’ailleurs celui qui est abondamment cité par les anthropologues, bien sûr, mais aussi par des chercheurs d’autres disciplines de sciences sociales. Les articles traitant des systèmes d’irrigation et de l’évolution de l’hindouisme balinais vers un dogme rationnel s’appuient sur des matériaux maintenant datés.

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07

Zone critique

La sortie en France de ce livre n’a été finalement une découverte que pour les anthropologues vraiment fâchés avec la langue de Geertz, tant son écriture y compris en anglais est intelligible. L’humour, le style, l’impertinence et l’ironie de l’auteur n’ont pas convaincus les plus conservateurs des anthropologues.

Des spécialistes de Bali comme Jean-François Guermonprez ont critiqué avec véhémence la démarche de Geertz. Ses analyses occulteraient selon eux l’histoire de Bali en présentant sa société à travers une « une vision statique et théâtralisée » (1985 : 185). Du côté de la philosophie, Vincent Descombes (1998) a notamment reproché à l’anthropologie interprétative de s’affranchir de la vérité empirique, dans la lignée herméneutique de Ricœur.

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08

Pour aller plus loin

Ouvrage recensé – Bali. Interprétation d’une culture, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des sciences humaines », 1983.

Du même auteur – « La description dense. Vers une théorie interprétative de la culture », Enquête, n° 6, 1998, p. 73-105. – Ici et là-bas. L’anthropologue comme auteur, Paris, Métailié, coll. « Leçons de choses », 1996.

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