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Couverture de 'Au temps des catastrophes'

Au temps des ca­tas­trophes

Isabelle Stengers

Résister à la barbarie qui vient

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Description

Face aux catastrophes sociales et écologiques en cours, il importe de repenser les outils de lutte hérités du socialisme. Lutter contre le capitalisme aujourd’hui, cela ne signifie plus seulement lutter contre l’exploitation ; cela signifie aussi lutter contre la destruction d’habitats, de modes de vie et de pensée. Il s’agit désormais d’apprendre à composer au présent avec un être indifférent et redoutable qui fait intrusion dans nos vies : Gaïa.

Dans cet essai provocateur, Stengers en appelle à cultiver l’art pragmatique de « faire attention », à résister à la bêtise du discours ambiant et à réhabiliter les artifices.

Sommaire

01

In­tro­duc­tion

Deux histoires globales s’interpénètrent. La première nous mobilise dans une guerre économique dont les principales victimes sont les chômeurs, les migrants, le vivant et les « ressources » naturelles. Il y a près d’un siècle, Rosa Luxembourg a affirmé que notre avenir avait pour horizon une alternative : « Socialisme ou barbarie ».

La première histoire renvoie à la barbarie du capitalisme qui produit cette destruction. La seconde histoire, qui surgit en contrepoint de la première, pourrait éventuellement avoir pour nom socialisme, si celui-ci parvient à conjuguer dès à présent lutte et création.

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02

L’intrusion de Gaïa

Comment nommer ce qui, engendrant la seconde histoire, met en suspens certains d’entre nous ? L’auteure répond : l’intrusion de Gaïa. Ce nom, Gaïa, renvoie à la fois à la déesse, antique mère des dieux grecs, et à la figure scientifique d’une terre vivante mise en scène par Lovelock et Margulis. Avec Gaïa, il s’agit de penser une forme singulière de transcendance : ni arbitre ni garant, mais « agencement chatouilleux de forces indifférentes à nos raisons et à nos projets » (p. 55).

Cet effort de nomination vise surtout, ici, à « conférer à ce qui est nommé le pouvoir de nous faire sentir et penser sur le mode qu’appelle le nom » (p. 49, phrase soulignée par l’auteure). Gaïa, autrement dit, apparaît comme ce qui permet de penser et de sentir en termes d’intrusion (par contraste avec la « nature », cette entité à laquelle on appartiendrait ou que nous devrions protéger), car elle est à la fois puissante et indifférente : n’exigeant nulle condamnation, elle réagit sans intention et pourrait, sans peine, nous détruire.

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03

Le capitalisme comme destruction

Pour caractériser la première histoire, il est encore possible, aujourd’hui, de recourir à Marx. L’intérêt de cette reprise consiste, dans l’ouvrage, à caractériser le capitalisme comme étant doté d’une forme particulière de transcendance. Celle-ci, toutefois, est comprise non pas en tant que moment historique nécessaire, mais en tant que logique opportuniste et aveugle, qui impose de fermer les yeux sur les conséquences des actions entreprises (« It’s just business »). Cette cécité imposée à l’encontre des effets de nos entreprises fait du capitalisme un ordre fondamentalement irresponsable (incapable de répondre de rien), tandis que Gaïa, quant à elle, est un ordre implacable (auquel on ne peut se soustraire).

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04

La référence aux enclosures

Il existe deux récits classiques des enclosures, ce mouvement d’expropriation des terres (les commons) travaillées par les paysans anglais au XVIIIe siècle. Le premier, celui de Hardin, affirme que la privatisation des biens communs fut nécessaire ; le second, celui de Marx, affirme que la spoliation des fermiers a été la base de l’exploitation capitaliste. Aujourd’hui, la privatisation des services et des biens communs tels que l’eau ou les soins de santé rend à nouveau pertinente la référence à cette histoire des enclosures.

Au XXe siècle, ce sont en particulier des informaticiens qui ont eu recours à cet épisode historique pour nommer ce qui leur arrivait avec la mise sous brevets (la privatisation) des connaissances informatiques qu’ils fabriquaient. Afin d’y résister, ils ont inventé la licence publique générale (GNU), qui permet à n’importe qui, avec un peu de pratique, de bricoler le code informatique.

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05

Nos res­pon­sables

Chaque communauté de praticiens ou d’usagers a à lutter contre ce qui fait disparaître ses commons, c’est-à-dire les causes qui font agir et penser ses membres en tant que communauté. Or lutter, ici, c’est notamment résister au débat bien intentionné de ceux qui ont déjà préparé les questions et les réponses.

Penser et agir autrement implique le refus de se laisser entraîner dans le discours de ceux (politiciens, mais pas seulement) que l’auteure nomme « nos » responsables. « Nos » responsables sont ceux qui se sentent en charge de calmer une opinion publique volatile et de lui rappeler qu’il convient de se plier aux « dures réalités » des « lois » économiques.

Cette façon infantilisante de considérer les « gens » relève de la bêtise, qui « est quelque chose dont on dira […] qu’elle s’empare de certains » (p. 153), et souvent de ceux qui se sentent en position de responsabilité. Il s’agit d’une attitude qui entend ramener l’ordre public là où il conviendrait plutôt de troubler la situation, d’aviver la perplexité de chacun sur ce à quoi on a affaire. Ceux qui sont pris par la bêtise réagissent ainsi parce qu’ils ont peur de ce qui gronde aux portes et qui se dit, pour eux, en termes d’irrationalité à combattre.

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06

Apprendre à faire attention

Contre la bêtise et l’irresponsabilité qui créent des généralités abstraites, il s’agit d’arriver – comme le prônait Deleuze – à « penser par le milieu » : « Produire des savoirs qui concourent à fabriquer une expérience différente de ce milieu, à raconter autrement nos histoires, et notamment à apprendre à discerner la manière dont la bêtise les a empoisonnées » (p. 160).

Faire attention consiste à se frotter à la singularité d’une situation et à apprendre de celle-ci la manière de lutter (contre la bêtise et l’irresponsabilité) et de créer (composer avec Gaïa et tisser de nouveaux liens). À chaque fois, la cause commune qui fait de nous un usager ou un praticien capable de résister au rôle de consommateur ou de professionnel missionné, diffère.

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07

L’invention d’artifices

Honorer les divergences passe par le refus de considérer que nous, Occidentaux, nous pourrions nous passer d’artifices. N’avons-nous pas, au contraire, un urgent besoin de repeupler notre monde de récits, de transcendances et d’artifices pour remplacer ceux que nous avons détruits ? Il s’agit de ne pas mépriser les rites ou incantations et de ne pas non plus les ranger trop rapidement sous des catégories intellectuelles toutes faites, comme la performativité. Il convient plutôt de cultiver l’art de fabriquer des artifices et de retrouver le savoir selon lequel cette construction n’est pas antinomique avec l’acquisition de vérités.

Le tirage au sort fournit un exemple d’artifice dont nous pourrions avoir besoin au plan politique. Le tirage au sort ne crée pas du « quiconque » (individu abstrait, catégorie réglementaire uniformisatrice), mais du « n’importe qui » : n’importe qui se voit tenu par le rôle à endosser non pas en dépit, mais parce qu’il n’a aucun mérite particulier.

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08

Conclusion

Deux exemples sont privilégiés dans l’ensemble de l’ouvrage. Le premier, négatif, est celui de l’ouragan Katrina et de la possibilité d’une Nouvelle-Orléans au niveau planétaire, catastrophe au cours de laquelle les riches se mettraient à l’abri tandis que les pauvres seraient laissés à leur sort. Le deuxième, plus positif, se rapporte à ce qui est nommé l’« événement OGM ».

Selon l’auteure, le mouvement de résistance aux OGM a montré la capacité des citoyens à interroger aussi bien les réponses que les questions posées par « nos » responsables, incitant aussi les experts à sortir de leur rôle professionnel. On a vu des chercheurs parler avec des citoyens, des responsables bégayer, des entrepreneurs contraints de prendre en compte des conséquences imprévues.

L’économie de la connaissance, prônée comme le nouveau moyen d’assurer la croissance (nouveau nom du Progrès), s’est vue, temporairement au moins, mise en suspens et questionnée. Des groupes aux ambitions par ailleurs fort différentes (mouvement slow food, permaculture, réseaux de réhabilitation et d’échange des semences traditionnelles, etc.) ont pu apprendre l’un de l’autre et fabriquer des caisses de résonance où se conjuguent différentes manières de composer avec Gaïa. Un dispositif politique intéressant, le « jury citoyen », lui-même appuyé sur l’artifice du tirage au sort, a par ailleurs été employé pour opérer une mise à égalité des parties prenantes.

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09

Zone critique

Volontairement provocateur, cet essai a pour ambition de nous faire penser et agir à partir de cette proposition de l’intrusion de Gaïa. Cet ouvrage explore les voies d’une conjonction de la lutte (ou de la critique) et de la création : refuser, résister, c’est aussi inventer et créer. Il ne s’agit pas, dès lors, de faire tourner à vide l’indignation et le ressentiment, mais de l’utiliser comme une ressource active pour désirer autrement et s’aventurer – sans garantie – vers de nouveaux possibles.

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10

Pour aller plus loin

Ouvrage recensé – Isabelle Stengers, Au temps des catastrophes. Résister à la barbarie qui vient, Paris, Éditions La Découverte, 2009.

De la même auteure – Isabelle Stengers, Philippe Pignarre, La sorcellerie capitaliste. Pratiques de désenvoûtement, Paris, Éditions La Découverte, 2005. – Isabelle Stengers, Thierry Drumm, Une autre science est possible ! Manifeste pour un ralentissement des sciences, Paris, Éditions La Découverte, 2017. – Isabelle Stengers, Réactiver le sens commun. Penser avec Whitehead un temps de débâcle, Paris, Éditions La Découverte, 2020.

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