
Au Fondement des sociétés humaines
Ce que nous apprend l’anthropologie
Description
Dans cet ouvrage, Maurice Godelier fait le bilan de quarante années de recherche et présente l’essentiel de sa compréhension du fonctionnement des sociétés humaines, de ce qui assure leur pérennité. Au cœur de son analyse : le poids symbolique du politico-religieux, l’alliance du pouvoir et de la légitimité qui amène les individus à « faire société », à obéir à des règles sans s’en rendre compte.
Ce livre est aussi un plaidoyer pour l’anthropologie, une réponse au mouvement de contestation de la parole scientifique, particulièrement virulent aux États-Unis : oui, les sciences sociales sont légitimes, utiles, nécessaires pour comprendre l’humain affirme Godelier et non, elles ne sont pas mortes !
Sommaire
01Introduction
Maurice Godelier se positionne dans cet ouvrage à la fois comme anthropologue émérite, spécialiste des sociétés océaniennes, comme critique lucide de sa discipline, comme fervent défenseur et porte-parole de la recherche en sciences sociales.
L’objectif affirmé est, par le biais de ce triple éclairage, la remise en question féconde de l’anthropologie et du métier d’anthropologue, non pour sonner en le glas, mais bien pour donner un coup de fouet à sa discipline et susciter de nouvelles vocations.

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02L’anthropologie, une discipline ambiguë
Jusqu’au XIXe siècle, l’anthropologie – faudrait-il mieux dire l’ethnologie – ne peut être hissée au rang de « science ». Elle se résume à une somme d’écrits (récits, descriptions…) à destination de militaires, fonctionnaires, missionnaires, commerçants, navigateurs et explorateurs du « Nouveau Monde ».
Ces documents sont intrinsèquement liés à l’exploration coloniale initiée au XVIe siècle et au projet concomitant de domination de la planète par les grandes puissances européennes occidentales. Dès le départ, souligne l’anthropologue, le regard sur « l’autre » est imprégné par l’idéologie.
Ce n’est que dans la deuxième moitié du XIXe siècle que l’anthropologie émerge en tant que discipline scientifique, avec les travaux fondateurs de l’Américain Lewis Henry Morgan et de l’Anglais Edward B. Tylor. Leurs recherches sur les cultures non occidentales témoignent, pour la première fois, d’un véritable effort de décentration culturelle. Morgan élabore une nouvelle terminologie de la parenté qui lui permet de décrire les rapports de descendance et d’alliances matrimoniales en tant que systèmes cohérents. Cependant, Godelier déplore l’échec de ces premières « opérations de décentrement » (p.13) qui se traduisirent, au bout du compte, par une vision évolutionniste des sociétés humaines, une hiérarchisation entre « sauvages » et « civilisés ».

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03Anthropologie et géopolitique
Le monde contemporain est, selon l’anthropologue, issu de trois évolutions majeures : 1 – La dislocation des empires coloniaux et la naissance d’États indépendants après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les frontières et les lois fondamentales de ces nouvelles « Nations » sont alors artificiellement calquées sur la conception européenne de la politique, en particulier la séparation du politique et du religieux. Le monde se divise en trois blocs : bloc capitaliste, bloc communiste et tiers monde.
2 – La chute du mur de Berlin signe, en 1989, la mort des grandes idéologies, du marxisme et du structuralisme, bref de « toute théorie qui prétend expliquer de façon globale […] les réalités historiques diverses vécues par les individus et les groupes qui composent une société » (p.19). En 1992, Francis Fukuyama annonce « la fin de l’Histoire ». Le monde occidental se convainc que la seule forme politique viable réside dans l’alliance de l’économie capitaliste et de la démocratie parlementaire.

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04Le Symbolique et l’Imaginaire
L’anthropologue révise en préambule deux notions clés de l’anthropologie souvent confondues et mal comprises : « le Symbolique » et « l’Imaginaire ». Selon lui, l’Imaginaire se définit comme « l’ensemble des représentations que les humains se sont faites et se font de la nature et de l’origine de l’univers qui les entourent, des êtres qui le peuplent […] et des humains eux-mêmes pensés dans leurs différences » (p.43). L’imaginaire est un monde d’idées et d’images inventées par l’Homme pour expliquer l’ordre ou le désordre qui règne dans l’Univers ou dans la société, et ainsi en tirer des leçons sur la manière de se comporter.

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05Don, contre-don et économie
En 1921, Marcel Mauss publiait l’Essai sur le don. Ce classique de l’anthropologie peut aujourd’hui être interprété comme une réponse à la situation catastrophique de l’Europe de l’après-Première Guerre mondiale. À partir de son observation des populations de la côte pacifique du continent nord-américain, Mauss éclaire en effet des formes d’économie qui échappent au marché et au recours systématique à la violence pour transformer la société. Le neveu de Durkheim décrit en particulier le rituel des potlatchs, ces cérémonies ostentatoires et dispendieuses de distributions et de destructions de biens.
Il montre que les phénomènes économiques sont indissociables des autres aspects de la vie sociale et ne peuvent se réduire à des calculs d’intérêt mercantiles dérivés du troc. Mauss affirme que les échanges concernent la société tout entière, qu’ils dérivent du don, voire de l’obligation de donner, de recevoir et de rendre. Ainsi, dans le potlatch des Indiens de la côte du Pacifique nord, Mauss perçoit de vastes systèmes de prestations réciproques témoignant d’un lien intime et magique entre les objets et les personnes, qui confère au don une valeur sociale. Ces phénomènes sont totaux, en ce sens qu’ils sont à la fois religieux, économiques, politiques, matrimoniaux, juridiques.

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06Parenté, sexualité et procréation
Maurice Godelier met ensuite explicitement en cause l’un des axiomes majeurs de l’anthropologie, à savoir que les rapports de parenté seraient au fondement des sociétés, en particulier des sociétés sans classes et sans État, dites « primitives ». L’anthropologue déduit de ses quarante années de recherche que ce présupposé est tout simplement faux : « Il n’existe pas et il n’a jamais existé de société fondée sur la parenté. La famille ne constitue pas le lien qui unit les humains pour faire société » (p.39). En bref, nulle société n’a jamais été fondée sur la famille ou la parenté.
De même, contrairement à l’idée reçue selon laquelle « un homme et une femme produisent des enfants en s’unissant sexuellement », l’anthropologue avance que :

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07Faire société ?
Si ni les rapports de parenté, ni la sexualité, ni les rapports économiques ne suffisent à souder durablement des individus, comment expliquer la naissance des « sociétés » ? Qu’est-ce qui distingue une société d’une communauté ? Qu’est-ce qui permet à une société de voir ses frontières reconnues par les sociétés voisines ? D’où procèdent les identités ? Autant de questions brûlantes, à l’époque de la mondialisation, sur le devenir des identités nationales, régionales, mais aussi tribales, ethniques, religieuses, etc.
La réponse se trouve, pour l’anthropologue, dans ce que l’Occident qualifie de « politico-religieux » : « J’ai constaté, écrit-il, que c’est seulement quand les rapports sociaux politico-religieux servent à définir et à légitimer la souveraineté d’un certain nombre de groupes humains sur un territoire dont ils pourront ensuite exploiter séparément ou collectivement les ressources qu’ils ont la capacité de faire de ces groupes une société » (p.42).

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08Conclusion
Les secousses démocratiques et identitaires du monde contemporain montrent que les sociétés ne peuvent être réduites à des systèmes clos, figés, des structures théoriques plaquées de l’extérieur. La géopolitique enseigne en outre à l’anthropologue que la stabilité interne d’une société tient beaucoup aux relations qu’elle entretient ou a entretenues avec les autres sociétés. L’anthropologue ne peut donc plus méconnaître l’histoire politique des sociétés qu’il étudie. C’est désormais une condition éthique incontournable pour prétendre exercer ce métier.

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09Zone critique
Cet ouvrage de Maurice Godelier s’adresse à un lectorat initié. Son accès est notamment rendu difficile par le maniement de concepts complexes, le renvoi à des connaissances spécialisées (comme l’œuvre de Claude Lévi-Strauss ou de Marcel Mauss), la description précise de mécanismes anthropologiques complexes et le rapprochement de contextes culturels a priori très éloignés.

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10Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Maurice Godelier, Au Fondement des sociétés humaines. Ce que nous apprend l’anthropologie, Paris, Champs-Flammarion, 2010.
Du même auteur – L’Énigme du don, Champs-Flammarion, 2008. – Métamorphoses de la parenté, Champs-Flammarion, 2009. – La Production des grands hommes, Champs-Flammarion, 2010. – L’Idéel et le matériel, Champs-Flammarion, 2010.

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