
Art et contestation dans le monde
La puissance de l'art comme moyen d'expression
Description
"Art et contestation dans le monde" de Jessica Lack est un ouvrage qui présente cinquante mouvements pionniers d'art moderne et contemporain, nés d'un engagement politique, de la décolonisation, de la marginalisation ou d'un conflit. Ces mouvements, bien que moins connus que le Pop Art, Dada ou le Futurisme, ont joué un rôle crucial dans la revitalisation de la société en défiant le statu quo. Parmi eux figurent les artistes iraniens Saqqakhaneh, les stridentistes mexicains, le groupe Jikken Kōbō au Japon, ou encore AfriCobra aux États-Unis, qui ont tous donné le pouvoir à leurs membres.
L'ouvrage explore le contexte historique unique de chaque mouvement artistique, les événements culturels et les interconnexions significatives, ainsi que les principaux protagonistes de l'évolution des mouvements. Jessica Lack donne vie à une documentation inconnue, offrant ainsi une perspective enrichissante sur l'art engagé à travers le monde.
Sommaire
01Introduction
L’art est depuis toujours un moyen privilégié pour exprimer ses convictions et ses idéaux. Mais, entre la Seconde Guerre mondiale, la décolonisation et les dictatures qui ont marqué le destin de nombreux pays dans le monde, il ne l’a certainement jamais été autant qu’au cours du XXe siècle.
Qu’ils renouent avec des arts primitifs ancestraux ou créent un langage artistique inédit, les artistes n’ont eu de cesse de promouvoir un art militant, en se regroupant en collectifs pour donner plus de poids à leur engagement. Quelles sont les formes que prend leur contestation au XXe siècle ? Quelles causes ont-ils défendues à travers leurs œuvres ? Quelles relations ont-ils entretenues avec le pouvoir en place ?

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02L’art pour créer une identité culturelle forte
De nombreux artistes des pays colonisés aspirent à renouer avec leur héritage culturel, mis à l’index par les Occidentaux. Ils se regroupent en collectifs, qui ont pour ambition de réaffirmer la noblesse de leurs pratiques artistiques ancestrales. En Inde, l’École du Bengale veut développer un art purgé des diktats esthétiques britanniques.
Elle propose un retour aux sources qui passe par une inspiration asiatique, mêlant notamment mythologie indienne et tableaux des Mille et une nuits. Cette ambition est aussi fortement présente parmi les artistes d’Afrique du Nord et du Sud. Après l’indépendance de l’Algérie, le groupe Aouchem se réapproprie les motifs des tatouages berbères traditionnels ou les peintures rupestres des grottes sahariennes. Dans les années 1950 au Soudan, l’École de Khartoum cherche à reconstruire une culture authentique qui prend forme à travers des œuvres alliant motifs africains et calligraphie arabe.

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03L’artiste, un citoyen engagé
Pour le groupe de Calcutta, mouvement artistique né en 1943 en Inde, l’artiste est investi d’une mission sociale. En tant que témoin privilégié des conditions de vie de ses compatriotes, il doit en faire la matière de ses œuvres.
Le réalisme social a par conséquent constitué l’un des moyens d’expression initialement employés par les artistes du groupe de Calcutta, afin d’offrir un miroir de la misère sévissant dans leur pays sous le joug du colonialisme britannique. L’ancrage social des créations artistiques est présent dans de nombreux autres pays tout au long du XXe siècle. Le mouvement 85, qui émerge alors que la Chine se modernise de façon fulgurante, pointe les dérives de l’industrialisation et ses conséquences écologiques, tout comme le groupe Biky?t? au Japon.
Dès 1921, le stridentisme prône une inspiration en prise directe avec le présent. Les artistes se réclamant de ce courant mexicain participent aux manifestations ouvrières ou bien réalisent des œuvres à visée pédagogique, comme Lola Cueto qui crée des spectacles de marionnettes pour les enfants pauvres. C’est le même principe créatif qui domine aujourd’hui dans l’art utile, fondé en 1999. La création ne se conçoit pas sans un engagement sur le terrain, par exemple avec des initiatives pour intégrer les immigrés ou des manifestations artistiques mettant en avant la ruralité. L’artiste n’est plus seulement un observateur, mais également un acteur social qui propose des solutions et intervient concrètement pour remédier aux problèmes qu’il dénonce. Loin d’être isolé dans son atelier, il est en immersion et connecté au monde qui l’entoure.

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04Un militantisme artistique contre les discriminations
Les artistes noirs trouvent dans l’art un canal d’expression propice à combattre les préjugés raciaux dont ils sont victimes. Plusieurs mouvements éclosent en Grande-Bretagne comme aux États-Unis pour lutter contre les inégalités. Leur stratégie consiste, pour la plupart, à mettre à l’honneur des personnalités de la communauté noire. Dans la lignée des combats menés par Martin Luther King et Malcolm X dont ils sont partisans, le mouvement muraliste et le groupe AfriCOBRA s’illustrent à Chicago en réalisant une fresque gigantesque, le Mur du respect : celui-ci représente de grandes figures afro-américaines de la vie culturelle et politique, pour redonner confiance et dignité à la population noire.
Le mouvement civique BLM (Black Lives Matter), qui lutte aujourd’hui contre les violences policières commises sur les Noirs aux États-Unis, a créé en 2018 un programme culturel pour donner plus de visibilité aux artistes afro-américains. Du côté de la Grande-Bretagne, le British Black Art, fondé dans les années 1980, propose des œuvres qui témoignent de la résurgence des partis d’extrême droite ou qui retracent l’histoire de la diaspora africaine depuis l’esclavage.

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05L’art, une arme contre le pouvoir politique
Durant le XXe siècle, les régimes totalitaires suscitent l’émergence de mouvements contestataires aux idéaux démocratiques et anticonformistes. C’est le cas du groupe Minjung, dont les artistes militent en Corée du Sud après le coup d’État opéré en 1979 par l’armée. Cet art aux accents révolutionnaires se retrouve dans le mouvement pour la nouvelle xylographie, qui apparaît à Shanghai dans les années 1930.
Ce groupe revendique la libération du peuple et appelle à l’insurrection par le biais de gravures sur bois monochromes aux messages coups-de-poing. Le recours à une esthétique moderne, qui brave l’académisme imposé par l’État, constitue aussi un moyen de contestation. Le Nouvel Art indonésien naît justement sous l’impulsion d’étudiants en art qui refusent la mainmise du pouvoir politique sur la liberté d’expression et d’innovation des artistes.
Pour éveiller la révolte du peuple contre la corruption du gouvernement qui le dirige, les artistes recourent parfois à des moyens radicaux, visant à choquer. Au Venezuela, le groupe El Techo de la Ballena critique le parti centriste au pouvoir dans les années 1960, en utilisant des déchets ou des animaux en putréfaction dans la composition de ses œuvres. Le surréalisme égyptien s’oppose à l’idéologie d’État en concevant des peintures dominées par des personnages mutilés ou déformés, évoquant la corruption sociale. Le mouvement chilien CADA incite la population à s’exprimer ouvertement et à compléter le slogan No + (No more = plus jamais) dont il couvre les murs de Santiago pour s’opposer au régime inhumain de Pinochet.

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06Stratégies de diffusion artistique
Si la convergence des idées et des choix esthétiques est centrale dans ces mouvements de contestation, leur efficacité repose sur un travail collaboratif qui prend diverses formes. L’unité de chaque groupe est généralement scellée par la mise au point de manifestes exposant les lignes directrices des orientations artistiques, ainsi que les enjeux culturels et sociaux.
Au Caire, les surréalistes égyptiens rédigent, en 1938, un manifeste intitulé « Vive l’art dégénéré », qui a tout d’une provocation à une époque où la créativité des artistes est bridée par la montée du fascisme. La collaboration au sein de ce groupe est aussi d’ordre créatif. Les textes des poètes s’accompagnent d’illustrations picturales, ce qui permet de souder les talents et d’enrichir les créations.
Parfois clandestine, la publication de revues et de journaux constitue un levier de diffusion des idées de ces groupes contestataires. En faisant découvrir les œuvres d’artistes d’avant-garde comme Pablo Picasso ou Wassily Kandinsky dans leur revue Zenit, les partisans du zénithisme serbe promeuvent une ligne d’expression novatrice qui contraste avec le conservatisme intellectuel de l’Europe de l’Est des années 1920-1930. Le groupe chilien CADA rédige, quant à lui, un pamphlet dont il largue 400 000 exemplaires sur Santiago pour contester le régime du général Pinochet. Une façon de répondre à l’intervention militaire qui a bombardé le palais du président Salvadore Allende quelques années plus tôt.

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07Conclusion
Les mouvements recensés par Jessica Lack ont marqué leur époque par leur volonté de créer une esthétique nouvelle, empreinte de modernité et d’humanisme. Ils ont tous inspiré les générations suivantes d’artistes, les guidant vers d’autres chemins artistiques à explorer ou vers une radicalisation de leurs idéaux.

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08Zone critique
L’art est une activité évolutive qui a suscité de multiples théories au fil des siècles. Dans l’Antiquité, Aristote considérait qu’il avait vocation à répondre au principe de mimesis, c’est-à-dire qu’il devait proposer une représentation du réel. L’art avait aussi pour but ultime la beauté, en s’appuyant sur la noblesse des sujets et des formes. Au XIXe siècle, les théoriciens de l’Art pour l’art pensaient que toute réalisation artistique se suffisait à elle seule et n’avait pas à manifester un engagement social.
L’art moderne et contemporain cherche souvent à se démarquer de cette conception étriquée de l’art, réduit à son aspect esthétique. Les œuvres d’action painting de Jackson Pollock cassent les codes habituels de la création picturale, en transformant l’acte créatif en geste spontané et désintellectualisé. En 1915, Marcel Duchamp invente le ready-made qui consiste à mettre en vedette des objets prosaïques, comme un urinoir ou un porte-bouteilles. Dans les années 1950, le pop art exploite la même veine, en puisant son inspiration dans la culture populaire. Andy Warhol en est l’incarnation avec ses sérigraphies de 1962, Green Coca-Cola Bottles ou Campbell’s Soup Cans. L’art cinétique ou l’Op’art jouent avec les couleurs et les matériaux pour créer des effets d’optique et de mouvement. Dans tous ces cas, l’aspect esthétique passe au second plan, ce qui ouvre la voie à des expérimentations visuelles inédites.

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Jessica Lack, Art et contestation dans le monde, Paris, Flammarion, 2020.

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