
Après la société
Manuel de sociologie augmentée
Description
Dans cet ouvrage, le sociologue Eric Macé nous invite à repenser les fondements mêmes de la sociologie face aux transformations profondes de nos sociétés contemporaines. Intitulé "Après la société", ce livre se présente comme un "manuel de survie" pour la discipline sociologique. Macé part du constat que l'objet central de la sociologie - la "société" - est de plus en plus difficile à saisir et à délimiter.
Les liens sociaux, les identités collectives et les institutions traditionnelles se recomposent sous l'effet de la mondialisation, du numérique et de l'individualisation. Face à ces bouleversements, l'auteur propose de réinventer les outils et les méthodes de la sociologie. Il montre comment il faut désormais s'intéresser aux "sociabilités augmentées", aux "identités fluides" et aux "institutions hybrides" qui émergent dans nos sociétés.
Sommaire
01Introduction
Pour quelles raisons faudrait-il, comme le titre de cet ouvrage le propose, penser « après la société » ? Parce que l’objet « société » et son observatrice la sociologie, dans une relation duale, sont tous deux à un moment charnière de leur histoire.
L’objet d’étude de la sociologie n’est plus la société. L’idée peut sembler surprenante, elle est pourtant cruciale pour une discipline en crise à une époque où, d’un côté, les communautés familiales et sociales ne régissent plus les individus et où, de l’autre, les espaces transnationaux remettent en cause les grandes narrations des États-nations occidentaux.

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02Crises conjointes de la société et de la sociologie
Quelles grandes transformations des sociétés occidentales motivent la volonté, la nécessité même, de faire renaître aujourd’hui la sociologie ? La proposition du sociologue Éric Macé se situe à l’intersection de deux crises, dont l’inventaire constitue le postulat de l’ouvrage : la crise de la « société » d’abord, jusqu’ici définie comme un système dont il faut comprendre les logiques de reproduction permanente ; la crise de la modernité ensuite, dans la remise en cause à la fois de ses idéaux de progrès (et des risques industriels et environnementaux que produit ce « progrès ») et des États-nations, dont les frontières sont submergées par les flux de mondialisation.

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03Abandonner le concept central de « société »
Le premier chantier pour penser le renouveau de la sociologie est bien de dépasser la société comme objet d’étude central de la discipline. La société est un concept historiquement riche mais aujourd’hui encombrant : il décrivait une « sorte d’intégration sociale supérieure ayant ses propres lois », une forme de structure sous-jacente induisant mécaniquement des idéologies, des comportements et des représentations parmi les individus qui la composent. En retour, ceux-ci n’avaient, dans cet espace conceptuel, que peu de capacités d’agir : ils étaient bien plutôt les reproducteurs des idées sociales préexistantes.
Plutôt que de regarder comment la société produit ses individus, la sociologie doit aujourd’hui inverser la question et se demander comment les individus font et défont la société, c’est-à-dire comment ils se lient ou se délient, s’allient ou s’opposent, se reconnaissent ou se méprisent les uns les autres. Ce renversement renvoie à celui, historique, de la trajectoire des individus eux-mêmes : nous ne sommes plus définis et contrôlés comme auparavant par nos groupes d’appartenance mais avons gagné une mobilité économique, sociale et géographique. Bref, nous nous sommes individualisés, au sens où nous sommes des individus avant d’être des membres de notre communauté.

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04La domination, un concept encombrant
Pour se renouveler, la sociologie n’a d’autre choix que d’abandonner son paradigme historique de la domination au profit d’un nouveau, celui du pouvoir. Le premier, surplombant, défend une vision de la société comme structurellement organisée au profit de la reproduction des rapports de pouvoir. Ces derniers ne sont pas une force créatrice du vivre-ensemble mais une simple expression d’agencements préexistants. Éric Macé plaide pour basculer entièrement vers une conception de la société (et une pratique de la sociologie) articulée autour du concept de pouvoir. Les individus n’obéissent pas mécaniquement ni sagement aux principes dominants.
Pourtant, trois grandes traditions de la domination nourrissent aujourd’hui encore la sociologie contemporaine, sans être aussi fertile qu’au XIXe siècle. Émile Durkheim, Karl Marx et Max Weber en sont les grandes figures. Chez Durkheim, la domination prenait la forme d’une nécessité salutaire à la collectivité : elle permettait, par l’intégration au niveau individuel des codes de conduite, la bonne fonction sociale. Pour Karl Marx, plus critique, la domination était celle des classes dominantes sur les classes ouvrières et opérait grâce à l’idéologie qui naturalise cet ordre des choses. Enfin, dans les travaux de Weber, elle décrivait la mise en place d’une rationalité instrumentale, c’est-à-dire réduisant l’individu à sa seule utilité.

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05Plongée dans le pouvoir
Pour plonger dans le pouvoir social, Éric Macé se dote des outils de deux courants de pensée : la sociologie de l’action héritée d’Alain Touraine et le courant anglo-saxon des cultural studies. Dire que la société est organisée selon les pouvoirs en circulation ne signifie pas qu’elle est soumise à de purs rapports de force, à des violences entre les groupes. Au contraire, la violence apparaît plutôt lorsque le pouvoir ne parvient pas à trouver une réalisation par la production de compromis entre les différents acteurs sociaux. Il est donc ici entendu comme le ciment des relations sociales : nous nous soumettons à une vie collective avec plus ou moins de bonne volonté.
En ce sens, le concept de domination est réducteur : il ne considère qu’une seule partie des relations sociales, là où le concept de pouvoir intègre à la fois la contestation et la domination (entendue non plus comme un destin auquel ne peuvent échapper les individus, mais comme une volonté stratégique de la part de certains acteurs sociaux). L’objectif est d’abandonner une vision de la société par opposition (société versus individu, holisme versus individualisme…) au profit d’une compréhension des interdépendances entre les individus. Nous ne faisons société que parce que nous sommes en relation permanente avec les autres, avec les institutions, avec les techniques, avec les symboles, etc.

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06Internationaliser la sociologie
La sociologie est aujourd’hui confrontée au défi de son application à l’échelle mondiale tout en se détachant de ses prétentions initiales, ethnocentrées et universalistes. Si la sociologie est née comme science humaine et sociale au XIXe siècle, c’était bien pour comprendre les reconfigurations de la société au sortir de la révolution industrielle et de l’urbanisation phénoménale qui s’en est suivie. Quelles angoisses et quels espoirs soulevaient alors ces mutations socioéconomiques ? La sociologie classique a considérablement peiné à penser l’émergence de ces sociétés en dehors du seul cadre national et s’est plutôt attachée à analyser la construction des États-nations.
Le défi aujourd’hui est de penser l’internationalisation, ce qu’Éric Macé propose de faire par le concept de cosmopolitisation du sociologue allemand Ulrich Beck. La cosmopolitisation décrit des sociétés où l’autre (celui d’une autre nation) est toujours inclus et exclus, en même temps. Ce n’est pas le projet d’une frange politique, comme le cosmopolitisme, mais une réalité déjà actée de la modernité avancée.

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07Conclusion
C’est une ambition triple qui anime cet ouvrage. D’abord, définir la société comme la somme des rapports sociaux, ce qui ne revient pas à produire une vision purement relationnelle, mais à placer au centre de l’analyse les rapports de pouvoir qui produisent ces rapports sociaux. Il faut, plaide Éric Macé, se défaire du paradigme encore puissant de la domination au profit d’un paradigme du pouvoir qui défend la dynamique des rapports sociaux dans leur construction du monde. Ensuite, dépasser les historiques œillères nationales, non pour penser un monde qui serait purement globalisé, mais pour comprendre les liens dynamiques entre des espaces géographiques qui sont autonomes mais interdépendants.

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08Zone critique
Comme le formule Éric Macé lui-même, l’idée de désolidariser la sociologie de l’étude de la « société » n’est pas nouvelle. D’autres auteurs avant lui ont formulé des ambitions similaires, à l’instar d’Alain Touraine, de Bruno Latour, de Danilo Martuccelli ou de François Dubet. La force de l’ouvrage, néanmoins, réside bien dans sa capacité à identifier les principaux points de bascule comme autant de tremplins potentiels pour un nouveau paradigme et une nouvelle pratique de la sociologie.

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Éric Macé, Après la société. Manuel de sociologie augmentée, Paris, Le Bord de l’Eau, 2020.
Du même auteur – Les Imaginaires médiatiques. Une sociologie postcritique des médias, Paris, éditions Amsterdam, 2006.

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