
Anthropologie de la mémoire
Comprendre la mémoire collective à travers l'anthropologie
Description
Que ce soit au niveau individuel ou au niveau collectif, la mémoire, faculté cérébrale et psychique, joue un rôle central dans la vie sociale. Elle sélectionne, organise, compose et recompose les événements, au gré des besoins et des enjeux du présent. Elle est aussi le socle indispensable qui permet à l’humain de se projeter, d’envisager son avenir.
Après avoir brièvement synthétisé les propriétés biochimiques et psychiques de cette étonnante faculté, Joël Candau rappelle quelques enjeux philosophiques et pose les bases théoriques et pratiques d’une étude anthropologique de la mémoire en tant que signifiant social complexe.
Sommaire
01Introduction
« Souviens-toi », rappelle à maintes reprises la Bible. « Souvenez-vous de moi, et je me souviendrai de vous ! » est-il également écrit dans le Coran (II, 147). À l’inverse, Ésaïe proclame : « Ne pensez plus aux événements passés » (És. 43, 18).

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02La mémoire, une faculté naturelle
Avant d’aborder la question de la mémoire dans une perspective anthropologique, Joël Candau prend soin de rappeler combien peut s’avérer utile le dialogue avec les sciences exactes. Les travaux du neurobiologiste Jean-Pierre Changeux nous enseignent par exemple que la mémoire est fluctuante, dynamique, plastique et qu’elle résulte de processus de recatégorisation et d’adaptation continus.
En outre, il apparaît que l’humain dispose d’aires cérébrales liées à la mémoire, plus vastes que celles des autres espèces, et qu’il présente une aptitude particulière à la mémorisation. Contrairement à l’animal, l’être humain qui a conscience de sa mémoire, peut l’améliorer. Il possède également une mémoire symbolique et sémantique permettant de se représenter le passé et le futur, et d’élaborer des croyances, des mythes, mais aussi des théories relatives à la mémoire.

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03Mnémosyne, déesse grecque de la mémoire
Mnèmosunè (ou Mnémosyne), divinité de la mémoire et mère des neuf muses, occupe une place centrale dans la pensée philosophique de la Grèce antique (on peut se référer à ce sujet aux travaux de Jean-Pierre Vernant), car elle est liée aux questions fondamentales du Temps et du Moi.
Dans la poésie homérique, Mnémosyne préside à l’activité du poète et ses filles chantent l’origine des temps, la genèse des dieux et des hommes. Elles détiennent le secret d’un « temps hors du temps » (p. 20) qui ne connaît ni la vieillesse ni la mort ; elles libèrent l’homme de ses maux actuels. Chez Platon (Ve/IVe av. J.-C.), la technique de l’anamnesis place la mémoire au rang d’instrument de connaissance, de recherche du vrai. « Chercher et apprendre sont, en leur entier, une remémoration », dit Socrate dans le Mnénon (81 d).

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04Mémoire individuelle et mémoire collective
Parmi les philosophes du XXe siècle ayant abordé le thème de la mémoire, Joël Candau retient Gaston Bachelard plutôt qu’Henri Bergson, encombré selon lui par un trop fort dualisme corps-esprit.
Dans La Dialectique de la durée, Bachelard explore la relation entre matière, durée et mémoire. Il en déduit que, premièrement, le souvenir est incapable de restituer la durée, deuxièmement, que la perception du temps est fonction de la densité des événements. Nous nous souvenons ainsi plus des « instants actifs » de notre passé, ceux qui sont perçus comme structurants et chargés de sens.
Enfin, plus généralement, le souvenir consiste à « configurer présentement un événement passé dans le cadre d’une stratégie pour le futur ». À cet égard, résume Candau, la mémoire bachelardienne apporte « une réponse aux interrogations aristotéliciennes ou augustiniennes sur le passé qui n’est plus, le futur qui n’est pas encore et le présent qui s’abolit dès qu’il naît. Se souvenir permet de tenir ensemble ces trois dimensions temporelles. » (p. 31)

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05Mémoire et anthropologie
Fait social et culturel, la mémoire offre donc à l’anthropologue un vaste champ d’investigation. Quels sont les usages de la mémoire ? Quelles croyances et traditions y sont attachées ? Comment s’organise la transmission au groupe et à l’individu ? Comment les représentations du temps varient-elles selon les lieux et les époques ?
Une anthropologie de la mémoire suppose l’élaboration de thématiques précises pour observer les pratiques mémorielles. Joël Candau rappelle d’abord que, concrètement, l’humain n’a longtemps pu recourir qu’à ses seules ressources mentales en matière de mémoire : c’est par le développement d’exercices et de techniques mnémotechniques avancées que se conservait et se transmettait le savoir.
Plutôt que de recourir à un support écrit, les orateurs de l’antiquité, par exemple, associaient chaque partie de leur discours à un lieu précis, ce qui leur permettait de proclamer, de mémoire, de longs textes en parcourant par l’imagination ces loci memoriae (lieux de mémoire) associés chacun à un élément rhétorique.

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06Mémoire, histoire et oubli
Entre 1984 et 1992 paraissaient les 7 volumes des Lieux de mémoire, œuvre monumentale dirigée par Pierre Nora et rédigée par une cohorte d’historiens renommés visant à faire l’inventaire des éléments fondateurs du patrimoine matériel et immatériel de la France. Il s’agissait aussi d’établir une ligne de démarcation conceptuelle claire entre les deux représentations du passé que sont la discipline historique d’une part et les pratiques mémorielles d’autre part.
Candau s’attache à résumer la perspective de Nora : l’histoire « se donne comme objectif l’exactitude de la représentation », elle « vise à éclairer du mieux possible le passé, [à] révéler les formes du passé », elle « a un souci de mise en ordre ».
La mémoire, a contrario, cherche à « instaurer » le passé, à en « modeler » les formes, à l’instar de la tradition. Elle est « traversée par le désordre de la passion, des émotions et des affects » (p. 56). Enfin, « là où l’histoire s’efforce de mettre le passé à distance, le mémoire cherche à fusionner avec lui. » (p. 57). En bref, l’histoire serait une anti-mémoire et la mémoire une anti-histoire.

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07Conclusion
Il ressort de cette étude que mémoire et identité sont inextricablement liées, qu’il ne peut y avoir d’identité sans mémoire et vice-versa. Dès lors, l’enjeu auquel les individus tout autant que les sociétés sont confrontés est celui du juste équilibre entre souvenir, oubli et identité.

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08Zone critique
Tout discours sur la mémoire et sur le passé (nostalgie, regret, mise à distance, oubli, etc.) est révélateur des enjeux du présent. La publication de cette Anthropologie de la mémoire, en 1996, parallèle à l’aventure des Lieux de mémoire, n’échappe pas à cette observation : elle peut être interprétée comme un reflet des questionnements identitaires de la France de la fin du XXe siècle.

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09Pour aller plus loin
Ouvrage recensé – Anthropologie de la mémoire, Paris, PUF, 1996.
Du même auteur – Mémoire et expériences olfactives. Anthropologie d’un savoir-faire sensoriel, Paris, PUF, 2000. – Mémoire et identité, Paris, PUF, 1998.

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