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Couverture de 'Affaires privees'

Affaires privées

Christophe Masutti

Aux sources du capitalisme de surveillance

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Description

Dans cet ouvrage, le chercheur Christophe Masutti nous plonge dans les origines historiques du "capitalisme de surveillance", ce système économique basé sur la collecte et l'exploitation des données personnelles des individus. Masutti retrace les différentes étapes qui ont permis l'émergence de ce modèle, depuis l'invention de la propriété privée jusqu'à la standardisation des langages juridiques et l'aménagement des villes. Il montre comment l'État a joué un rôle central dans la mise en place de ces infrastructures de contrôle et de surveillance.

L'auteur s'intéresse également à la manière dont l'informatisation de la société a d'abord été perçue comme une menace pour la vie privée, avant que les entreprises ne s'emparent de ces technologies pour développer de nouveaux modèles économiques basés sur l'exploitation des données.

Sommaire

01

In­tro­duc­tion

Dès 1974, à la suite de plusieurs scandales, les États-Unis ont voté le Privacy Act : loi interdisant aux agences fédérales de constituer des bases de données sur les citoyens américains.

Outre-Atlantique, la notion de vie privée (privacy) est liée au quatrième amendement de la constitution. Elle renvoie à la jurisprudence dans le cadre de la common law (qui accorde des réparations, mais ne régule pas a priori), alors que dans beaucoup d’autres pays occidentaux, la notion est ancrée dans le droit civil ou constitutionnel : la vie privée est conçue en opposition à la vie publique. Elle ne regarde pas l’État.

Si la notion de privacy se développe aujourd’hui en Europe, c’est « parce que nous tendons vers une uniformisation technologique des usages de l’information, et que ces usages posent la question de la vie privée sous l’angle de la liberté du choix de divulguer ou non des informations réputées nous appartenir » (p.194). C’est un glissement vers la notion de confidentialité, où le citoyen est considéré comme un consommateur.

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02

Cinquante ans de fichage

Le fichage n’est pas une activité moderne. Dans l’Antiquité, existaient déjà des listes de clients. Mais la technologie a changé le statut même de la donnée. Ce n’est plus une archive. Agrégée à grande échelle, selon une technique que seule l’informatique permet, elle devient une source de renseignements en temps réel, sur l’activité économique, sur le marché, sur la société. Aussi, n’est-il plus nécessaire de sonder la clientèle pour être plus compétitif. La modélisation high tech permet d’anticiper nos choix, voire de prédire nos comportements, y compris dans le domaine politique.

Cette économie de la surveillance a pris naissance dans les années 1960. Elle s’est développée avec les progrès de l’informatique. Ceux des ordinateurs en particulier.

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03

Une nouvelle manière de produire l’information

À l’aube des années 1970, Cetelem ou American Airlines (qui jetait alors les bases du système de réservation SABRE) étaient encore des exemples isolés. D’autant que des études pointaient les retombées négatives de l’informatisation, en raison des coûts, des erreurs de saisies, etc. Mais, couplé au développement des réseaux, c’est justement la prise en compte du facteur humain qui a poussé le monde de l’économie à suivre les banques, à faire exploser les ventes de mini-ordinateurs qui proposaient une approche graphique (en Europe, 55 000 en 1973, 450 000 en 1988), et à adopter des processus d’automatisation, gage de fiabilité dans les échanges. En un mot : à adopter une nouvelle manière de penser et de produire de l’information au sein d’une organisation.

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04

L’économie de la sur­veillance

La surveillance n’est pas un objectif : c’est le moyen du contrôle. C’est à ce titre que les États se sont lancés dans de vastes programmes d’informatisation.

En France, les « grands répertoires informatisés » ont fait naître SIRENE (informations sur les entreprises), SIRROCO (construction), SILOE (localisation électronique), SAFARI GAMIN… Lancé dans l’« après 68 », le projet SAFARI avait pour objectif d’interconnecter les bases de données (police, finances, cadastre…) en se basant sur le numéro de sécurité sociale. Révélé par le journal Le Monde en 1974, il suscita une fronde d’autant plus forte que le projet GAMIN, lancé la même année pour recueillir des informations lors des visites médicales obligatoires, fit peser la menace du fichage des enfants « à risque ».

Pour l’auteur, il ne faut pas voir là l’ombre de George Orwell, dont le livre (1984) circonscrit bien souvent les débats sur le respect de la vie privée.

Si les programmes CONUS et CONARC (pour espionner les militants opposés à la guerre du Vietnam) ont fait scandale, comme bien d’autres du FBI ou de la CIA (COINTELPRO ECHELON, MINARET, MERRIMAC…), il ne faut pas en conclure que « le développement de l’informatique en réseau […] fut dédié à la surveillance de masse » (p. 302).

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05

L’État-GAFAM

Cette situation est l’aboutissement d’un demi-siècle d’évolution. Dès 1965, la Credit Data Corporation mettait en place un système d’information bancaire en fichant plus de 20 millions d’Américains. C’est d’ailleurs pour encadrer cette pratique, source de multiples erreurs, que fut voté le Fair Trading Act en 1970, première réglementation à intégrer l’usage des données personnelles dans le droit américain. On a vu qu’en Europe, les réglementations portaient sur la défense des libertés civiles, la question des données personnelles renvoyant à l’exercice du pouvoir.

Mais les institutions de contrôle sont désormais submergées par l’ampleur de la surveillance économique. Leur faiblesse est manifeste. Pour lutter contre le terrorisme, Google et Facebook sont ainsi appelées à mettre en place des procédures de contrôle, ce qui fait peser le respect de la liberté d’expression sur des entreprises privées, et cela sans dispositif juridique.

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06

Conclusion

Malgré le dispositif européen RGPD, qui crée une logique de responsabilité, « on se demande partout si les États sont encore en mesure de protéger la vie privée, et si la vie privée est même encore une notion tangible tant ses limites se trouvent submergées par un océan de données » (p. 271). Comme le souligne Anthony Giddens, la société de l’information est une société de la surveillance. Nos comportements sont scénarisés, et l’individu est démuni face à des pratiques auxquelles il ne peut s’opposer seul.

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07

Zone critique

L’auteur retrace avec précision les contours, les moyens et la genèse de la surveillance informatique par le détour de nombreux auteurs (Foucault, Marx, Giddens...), en mettant l’accent sur ceux qui ont déjà traité du « capitalisme de surveillance ». En particulier J.B. Foster, R.W. McChesney (pères du concept) et S. Zuboff (qui a repris l’expression). Cette démarche a le mérite de clarifier l’approche théorique, mais parfois, on ne sait plus très bien ce qui relève du commentaire et ce que l’auteur reprend à son compte.

Curieusement, les économistes sont peu mobilisés. Le capitalisme, pourtant au cœur de l’ouvrage, est circonscrit au secteur commercial, d’où émergent quelques entreprises citées à titre d’exemple. L’auteur en vient ainsi à juxtaposer capitalisme de surveillance et capitalisme financier, sans évoquer les activités, précoces, de surveillance des cours et des marchés, à l’origine d’algorithmes laissés à eux-mêmes. Sans renvoyer à A. Tooze, par exemple (sur la crise de 2008), on constatera pourtant que le marketing, présenté comme l’élément moteur de la surveillance, a connu « un développement radical dans le dernier quart du XXe siècle » (p.299), époque où ont triomphé les théories de Hayek et Friedman.

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08

Pour aller plus loin

Ouvrage recensé – Christophe Masutti, Affaires privées. Aux sources du capitalisme de surveillance, Caen, C&F éditions, 2020.

Du même auteur – Christophe Masutti, Libertés numériques. Guide des bonnes pratiques à l’usage des DuMo, Framabook, 2017 (en ligne sur framabook.org). – Richard M. Stallman, Sam Williams et Christophe Masutti, Richard Stallman et la révolution du logiciel libre. Une biographie autorisée, Paris, Eyrolles, 2010.

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